À l'origine de la pensée

 

JUIGNET Patrick

 

D'où vient la pensée et, par extension, l'immense production intellectuelle et culturelle de l'homme ? Qu'est-ce qui, en l'homme, peut produire la capacité de penser et de communiquer ce qu'il pense. Sur ce point, il n'existe aujourd'hui aucun accord.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. À l'origine de la pensée. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/psychologie-representation-cognition/49-origine-pensee

 

Plan de l'article :


  1. Une pluralité d'approches de la pensée
  2. Un remaniement épistémique préalable
  3. L’hypothèse d'une détermination spécifique à la pensée
  4. La situation du niveau d'existence considéré
  5. Trouver un nom
  6. Les caractères biens spécifiques de la pensée 
  7. Une existence du cognitif

 

Texte intégral :

1. Une pluralité d'approches de la pesnée

Il y a de nos jours une diversité d'appellations concernant les faits appartenant au vaste domaine de l'intellect. Lorsqu’on veut caractériser un fait de ce type, on ne sait comment dire : est-il mental, spirituel, sémantique, sensé, représentatif, cognitif, psychologique, psychique, intellectuel, intelligent, raisonnable, symbolique, idéel, eidétique, propositionnel, phrastique, etc. ? La liste des noms et qualificatifs est longue et ceux-ci ne sont pas homogènes entre eux.

Les diverses dénominations correspondent à des divisions disciplinaires telles que la philosophie, la psychologie, l'anthropologie, la linguistique, ou encore à des écoles de pensée telles que la psychanalyse, le cognitivisme, la phénoménologie, la philosophie de l'esprit, etc. Ces orientations ne s’accordent guère les unes avec les autres et divisent le champ concerné en domaines de recherche séparés et parfois hostiles.

À ces divisions, s’ajoute l’opposition métaphysique fondamentale qui traverse et dépasse toutes ces disciplines, celle du matérialisme et du spiritualisme. Les matérialistes dénient à l’esprit une existence vraie et le réduisent à une détermination naturelle de type neurobiologique ; au mieux, ils en font une superstructure épiphénoménale de peu de poids. Les spiritualistes prétendent le rapporter à une substance spéciale et transcendante, la substance spirituelle, qui est soit première, soit juxtaposée à la matière (dualisme).

Nous allons faire une proposition permettant de considérer la pensée tout autrement, mais d'abord, voyons sur quels principes s'appuie cette proposition nouvelle.

2. Un remaniement épistémique préalable

L'hypothèse qui va être avancée s'appuie sur une conception du monde pluraliste qui utilise les concepts d'organisation, d’émergence, de complexité. Il s'agit d'une ontologie pluraliste, ce qui signifie que le réel n’est pas uniforme, mais présente divers "champs" ou "niveaux" identifiables (voir l'article, Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?). Ces niveaux peuvent être expliqués par des différences d’organisation ou de structure. Ce qui revient à remplacer l’idée de substance par celle d’organisation.

Le réel n'est pas homogène et l'on peut distinguer dans le monde divers modes d’organisation/intégration, de complexité croissante. Selon les connaissances scientifiques actuelles, on peut grossièrement différencier trois régions relativement homogènes  : physique, chimique, biologique. Aux différences ontologiques dans le réel correspondent des différences empiriques dans la réalité qui permettent de les identifier. La relation entre niveaux ou champs contigus peut être comprise sous le concept d'émergence. Il y a, d'une part, une hiérarchie (le mode le plus simple étant nécessaire au plus complexe) et, d'autre part, un ajout à chaque niveau (le mode supérieur ayant des propriétés différentes).

Cette conception du monde est applicable à l’homme, car l’homme est inclus dans le monde et ne constitue pas une entité à part. Et, plus précisément, on peut l'appliquer au problème de la pensée en faisant l'hypothèse d'un niveau d'organisation/intégration spécifique qui permettrait l'apparition de capacités intellectuelles de l'être humain. Une explicitation de la spécificité cognitive humaine devient alors possible, sans avoir à supposer de substance spirituelle ou d'idéalité transcendante. C’est dans cette optique que nous situerons notre propos.

3. L’hypothèse d'une détermination spécifique à la pensée

Il faut d'abord rappeler cette évidence que la pensée, l'intelligence, l'imagination dépendent de l’homme : elles sont produites par les individus humains. Selon certains, elles existeraient indépendamment dans un espace idéal. Nous récusons l'hypothèse idéaliste d'une substance spirituelle et nous affirmons  que la pensée est générée par les êtres humains. Cela étant, il est nécessaire de désigner ce qui, chez chaque individu, le permet. L'homme ne pense pas avec ses pieds, mais l'affirmation banale selon laquelle il penserait avec sa tête, ou plus précisément avec son cerveau, est insuffisante.

Le système nerveux central de l'homme est organisé selon des degrés de complexité croissante. Parmi ceux existant, nous proposons de considérer deux degrés de complexité : le degré anatomophysiologique largement étudié, et le degré du traitement de l'information (neurosignalétique) qui est encore mal connu. Mais est-ce suffisant ? Probablement pas, et nous verrons pourquoi. Nous faisons donc une hypothèse nouvelle et proposons de considérer un degré d’organisation supplémentaire, plus sophistiqué.

Si un degré de complexification supplémentaire se produit, un troisième mode d'organisation peut émerger permettant un saut qualitatif dans les propriétés. L'hypothèse la plus probable est que ses composants se forment au moment où les éléments codés du signal neurobiologique se mettent en relation par auto-organisation. Il se forge alors des éléments autonomes, possédant des qualités qui leur sont propres. L'ensemble de ces éléments constitue le niveau natif (le plus élémentaire) du niveau considéré, sa forme primitive la plus simple.

Ce mode d'existence est émergent, ce qui signifie qu'il y a à la fois une filiation et une différenciation avec le niveau précédent. Par auto-organisation, les éléments cognitifs se forment puis, la composition à des degrés supérieurs de complexité se poursuit à partir du premier niveau formant, par réorganisations successives, les diverses strates et systèmes cognitivo-représentationnels. L’ensemble n’est pas uniforme, mais possède une unité, au sens où tous ses éléments interagissent entre eux et obéissent au même type de détermination.

Selon cette hypothèse, la pensée est produite par un niveau ou mode d’organisation autonome formé par la complexification du niveau neurobiologique.

4. La situation du niveau d'existence considéré

Notre hypothèse centrale est que le mode organisationnel en question, constitué par la complexification du niveau neurobiologique-neurosignalétique, permet un saut qualitatif dans les propriétés. La nouvelle organisation apparaît au moment où les éléments neurobiologiques se mettent en relation, de telle sorte que cette relation constitue une entité autonome possédant des qualités qui lui sont propres et qui entre en relation avec d'autres entités du même type.

Passé le premier moment constitutif (natif), se forment diverses strates et systèmes que seule la recherche permettra de théoriser. Sur le plan empirique, le cognitivisme, la psychanalyse, l'épistémologie génétique ont déjà proposé des modèles. Ils sont certes peu compatibles, mais précisément notre proposition devrait permettre de les homogénéiser. Au vu de son ampleur, il est certain que ce champ n’est pas uniforme et comporte de nombreux types de systèmes indépendants.

Deux voies de recherche sont possibles :

- Celle qui, partant des faits empiriquement constatés, les décrirait, puis les théoriserait. Dans cette perspective, il faut se servir des connaissances ayant trait à l’homme et déjà existantes : la psychanalyse, le cognitivisme, la psychologie cognitive, la linguistique, l’anthropologie culturelle. Nous verrons, dans un autre article, comment elles apportent chacune à leur manière une contribution à la connaissance du représentationnel.

- La seconde voie est celle qui, partant du champ neurobiologique, chercherait à définir l’émergence organisationnelle qui s’opère à partir de lui. Elle a été amorcée par la mouvance cognitiviste et attend de nouveaux développements qui viendront avec l'avancée des neurosciences dans le cadre de la théorie de l'information.

La jonction entre la théorie neurosignalétique et les théories psychologiques est l’horizon lointain de ces recherches. Très lointain, car nous verrons que les connaissances contemporaines, contrairement à ce qu’un certain triomphalisme laisserait croire, sont très peu avancées.

À un certain moment de son évolution (évolution ontogénétique individuelle et évolution phylogénétique collective), apparaissent des capacités spécifiques chez l’homme. Elles correspondent à l’émergence du niveau de complexité psychologique, considéré comme un niveau ou mode d’organisation de degré supérieur à l’organisation neurobiologique et plus particulièrement neurosignalétique. Les capacités humaines de pensée, d’intelligence, de culture, sont les produits d'un mode d’organisation autonome.

Enfin, il est bien évident à nos yeux que les deux niveaux d'organisation, psychologique et neurobiologique-neurosignalétique, forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l'une sur l'autre de manière constante.

5. Trouver un nom

Ce niveau d'organisation dont l'existence est plausible n'a pas de nom. Il est exclu d’utiliser des termes à connotation métaphysique tels que l’esprit ou l’âme, ce qui est contraire à notre orientation épistémique.

Le terme cognitif désigne ce qui a trait à la connaissance. Il conviendrait donc bien, car les processus du niveau considéré produisent ou utilisent des connaissances. Toutefois, cette appellation présente des inconvénients. Elle est restrictive, car elle élimine généralement l'imagination, le délire, les rêves, etc. Ce dont nous parlons produit autant de méconnaissances et d’illusions que de connaissances. Ce terme est utilisé pour qualifier la psychologie dite cognitive qui ne considère généralement que les aspects rationnels de l’intelligence. Or, les raisonnements irrationnels et l’imagination font partie intégrante de ce qui est à prendre en compte. Autre inconvénient, cognitif renvoie de nos jours à la doctrine cognitiviste qui comporte un courant réductionniste (computationniste) avec lequel nous sommes en désaccord. Le terme cognitif conviendrait partiellement.

Le terme « représentation » présente lui aussi l'inconvénient d'une polysémie importante. Représenter consiste à rendre présent tout en remplaçant, ce qu’exprime assez bien la forme du mot en français représenter (du latin repraesentare, rendre présent ou le terme allemand de Vortellung (placé devant). En français, le préfixe « re- » insiste sur le redoublement, le renvoi sémiotique. Sur le plan de la connaissance scientifique, par représentation, on entend généralement forger une image adéquate du monde. Cela va de l’aedequatio rei et intellectudes scolastiques à la Bild Theorie de Wittgenstein. Ce n’est pas dans ce sens que nous employons le terme. La conception de la représentation comme redoublement du monde devant le sujet, ou devant son esprit, ou dans son esprit, nous est étrangère. Ce dont nous voulons parler concerne l’émergence, la formation autonome d’éléments constitutifs d’un niveau d’organisation. À partir du XVIIIe siècle, le terme représentation a été repris par la psychologie associationniste.

Pour Kant, dans la Critique de la raison pratique, "représentation" est un terme générique qui englobe la sensation, la perception, le concept et l’idée pure. Les représentations sont accompagnées de conscience et sont susceptibles de se former avec ou sans le support de l’expérience sensible. Le mot est remanié au XIXe siècle par les courants d'inspiration matérialiste. On peut citer des auteurs aussi différents que Condillac, Cabanis, Griesinger. Dans cette lignée, au XXe siècle, Freud a largement utilisé la notion de la manière heuristique. Chez nos contemporains, le mot a été repris par une partie du courant cognitiviste quoiqu’une autre en récuse l’emploi.

Dans la mesure où, tout en apportant des critiques, nous nous inscrivons dans la continuité de ces courants de pensée, le terme paraît incontournable. Nous préciserons que ce dont nous parlons concerne les processus par lesquels la représentation est possible pour l'homme. Il ne s’agit pas des pensées ou des images empiriquement perçues, mais de ce qui les fonde et les produit. Au total, le terme de représentation pourrait être utilisé pour désigner ce dont nous voulons parler, à condition de bien préciser que nous entendons par là uniquement les processus constituants du niveau d’organisation considéré. Pour noter cela, nous utiliserons de préférence un néologisme dérivé de représentation, le terme « représentationnel » pour qualifier le niveau concerné en tant qu’il est producteur de représentations.

Le mouvement de psychologisation qui s'est produit à partir du XIXe siècle a permis une sortie progressive de la métaphysique de l'esprit. Le terme de niveau « psychologique » conviendrait, puisque notre démarche aboutit à donner une assise ontologique au champ empirique qui s'est individualisé progressivement grâce à la psychologie. Parler de niveau psychologique conviendrait donc bien. Cependant, il existe des courants psychologiques qui font profession d'en nier l'existence (psychologie expérimentale, béhaviorisme, neuropsychologie, psychologie cognitive réductionniste). Du coup, l’appellation est contestable. Par ailleurs, la psychologie s'étend largement au-delà de l'étude de cet aspect. Au point où l'on en est de l'évolution de cette discipline, il est probable qu'elle trouverait son centre de gravité en s'appuyant sur ce niveau d'organisation. Nous serions tentés d'affirmer que la dimension psychologique de l'homme se fonde sur ce niveau d'organisation qui lui est propre. Autrement dit, ce niveau de complexité constitue le fondement ontologique de la psychologie comme discipline empirique. Il lui donne une assise ontologique même s'il n'en trace pas le contour, puisque les domaines applications sont divers.

Au total, on voit combien le champ sémantique est miné. Tous les termes utilisables sont polysémiques et renvoient ipso facto à des conceptions sous-jacentes contradictoires. Si l'on n’y prend garde, leur emploi entraînera des développements inopportuns. Pour bien faire, il faudrait utiliser un nom spécifique et suffisamment précis pour éviter les interprétations abusives. Comme le niveau d’organisation qui nous intéresse est à l'origine des capacités de cognition, d'actions, de représentation, de pensée et de communication et qu'il est infiniment plus développé chez l'homme que chez aucun animal, on pourrait le nommer niveau supportant spécifiquement les capacités cognitives, conatives, représentationnelles, symboliques et langagières, appellation - certes à rallonge - mais qui semble la moins trompeuse. Pour simplifier, nous nommerons le niveau générant les différentes formes de pensées, niveau ou mode cognitivo-représentationnel, car il n'y a pas de terminologie parfaitement adaptée.

6. Des caractères bien spécifiques

Une autonomie de la pensée

La possibilité d'une vérité ou validité des raisonnements implique une autonomie, c'est-à-dire le fait qu'ils ne dépende que d'elle-même. Si ce n’était pas le cas, il y aurait une variation au gré des circonstances et cela ne permettrait pas la vérité formelle. Si un changement dans les conditions climatiques ou dans la biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les lois mathématiques ou les raisonnements logiques, il n’y aurait pas de démonstration dont on puisse dire qu'elle soit vraie ou fausse universellement. Il n’y aurait que des opinions subjectives, relatives aux circonstances et aux personnes. Un raisonnement est juste pour tous les hommes et sous toutes les latitudes, il ne dépend donc pas des cerveaux des individus dont rien n'indique qu'il soient identiques. 

D'autre part, la validité rationnelle et logique n’est pas une validité empirique, elle est autonome selon ses lois propres. Elle est auto-référentielle, au sens où elle ne dépend que d'elle-même. D'évidence, un raisonnement est logique au vu des lois de la logique et non d’autres lois comme celles de la biochimie du cerveau. Nous avons donc deux arguments forts en faveur de l’autonomie de la pensée rationnelle : elle est indépendante de l’agent et elle est autodéterminé selon ses lois propres.

Le réductionnisme matérialiste est invalidant à l'égard de la vérité démonstrative. Si une démonstration rationnelle est déterminée par des processus neurobiologiques, comment pourrait-elle dépendre du jeu des concepts ? Si la pensée est matériellement déterminée, c'est un événement du monde parmi d’autres et elle ne peut prétendre à la validité autonome. Si l’acte de penser n’échappe pas au déterminisme neurobiologique, il perd ses qualités propres et entre dans la catégorie des faits ordinaires.

Une pensée produite par un processus neurobiologique est un fait parmi d’autres. Les faits ne sont pas à discuter rationnellement, mais seulement à constater empiriquement. On constatera, dans une perspective naturaliste, que telle pensée existe et qu'elle est adaptée ou pas à la situation. La pensée est ramenée à une adéquation adaptative. Or, il ne semble pas qu'on puisse légitimement ramener la pensée à cette dimension.

L’autonomie de la pensée paraît évidente au philosophe habitué à manier des concepts. Selon le système conceptuel utilisé, il s’aperçoit que la pensée produite est différente. L’autonomie de la pensée signifie que le raisonnement se soumet à des règles qui lui sont propres. Pour que les théories que nous produisons aient une validité universelle et une vérité intrinsèque (logique établie par le raisonnement), il faut évidemment qu'elles ne dépendent que d'elles-mêmes. Or, comme elles n'existent pas en soi et sont produites par l'homme, il faut que ce qui les produit en l'homme soit autonome.

Dit autrement, il faut supposer un échappement au déterminisme biologique, dont ne voit pas par quel processus il permettrait la vérité démonstrative. La validité des raisonnements demande une autonomie de ce qui les produit. Si le niveau cogntif et représentationnel n’existe pas, la pensée est déterminée par le fonctionnement du cerveau et, dans ce cas, elle n'aura pas l'autonomie que pourtant elle manifeste.

On trouve d'autres manifestations d'autonomie dans les conduites humaines. La plus évidente est celle de l'ordonnancement humain (la loi, les rites, les formes symboliques, les diverses normes de conduite). On peut nommer cet aspect ordre symbolique ou loi commune (voir l'article Ordre symbolique et loi commune). Universellement répandu dans l’espèce humaine, cet ordonnancement social est en rupture avec les comportements imposés par les instincts et les pulsions. Les productions imaginaires manifestent aussi un ordre singulier. Le fantastique, le merveilleux, l’horrible issus de l’imaginaire ne répondent à aucune nécessité naturelle. La pensée du rêve, qui procède par déplacement et condensation, est parfaitement irrationnelle, mais elle a des régularités. La plupart des formes de pensée manifestent un ordre propre indépendant du contexte.

Des caractères propres à la pensée

Il est à noter que nous retrouverons cette caractéristique pour les faits sociaux. Cela a été perçu dès le moment ou l'on a cherché à caractériser les sciences de l'esprit ; nous faisons allusion ici à la notion d'intentionnalité mise en avant par Franz Brentano et assez largement reprise par la suite. Dans cette acception, l'intentionnalité a trait à deux choses : d'une part la visée et d'autre part la représentation. Le premier sens est une version faible de l'intentionnalité qui signifie être orienté vers et le second a trait à la capacité à renvoyer à autre chose, à présenter en différé.

Selon Brentano, l'intentionnalité est le critère permettant de distinguer les « faits » mentaux des « faits » concrets : tout fait mental (croyance, jugement, perception, conscience, désir, haine, etc.) se caractérise. « Ce qui caractérise tout phénomène mental, c'est ce que les scolastiques du Moyen Âge nommaient l'in-existence intentionnelle (ou encore mentale) d'un objet, et que nous décrivons plutôt, bien que de telles expressions ne soient pas dépourvues d'ambiguïtés, comme la relation à un contenu ou la direction vers un objet (sans qu'il faille entendre par là une réalité), ou encore une objectivité immanente » (Franz Brentano, La Psychologie du point de vue empirique, Paris, Montaigne, 1944, p. 102). Évidemment, nous ne partageons pas du tout l'ontologie de Brentano, mais sa description empirique nous semble juste et l'utilisation de la représentation, comme critère de distinction d'un type particulier de faits, pertinente.

On peut rappeler à ce sujet le raisonnement de Donald Davidson qui ne concerne que les événements mentaux. Pour cet auteur , « … il n'y a pas de lois déterministes strictes à partir desquelles on puisse prédire et expliquer la nature exacte des événements mentaux » (Davidson D., Actions et événements, Paris, PUF, 1993, p. 279). À partir de cette constatation, il est impossible d'évoquer une détermination par des états physiques.

Les faits de pensée, d'action et de création sont le plus souvent conscients, intentionnels et représentatifs. Ils sont de plus liés aux langages (verbal, imagé, musical) et dirigés par des processus de cognition dont certains sont rationnels et d'autres non. Ils ont une ampleur et une importance majeures pour l'homme ; partageables et partagés par une bonne partie de l'humanité, ils constituent un néo-environnement qui enveloppe la vie humaine. Tout ceci les différencie d'autres types de faits comme par exemple les faits de type physique ou biologique.

L’autonomie et la sépcificité des faits de pensée sont des point-clés de la démonstration. Si la pensée dans une perspective réductionniste, dépendait du neurobiologique, comment aurait elle une autonomie et des particularités singulères ? Il est plus cohérent de lui supposer une détermination propre. Si on récuse l’idéalisme et le spiritualime, supposer une forme d'existence propre comme condition de possibilité de la pensée et des conduites humaines qui en découlent est l'hypothèse la plus cohérente.

7. Une existence du cognitif

Si on admet que la pensée (et les aspects cognitifs et symboliques présents dans notre culture et notre vie quotidienne) ne sont pas des idées flottant dans le ciel des idéalités, mais sont produits par les individus humains, il faut désigner ce qui, en l'homme, peut les produire. Pour cela, nous proposons d'individualiser un mode d’organisation de complexité élevée qui émerge chez l'homme à partir d'un certain degré de complexification et de maturation du système nerveux central.

Nous avons choisi d’esquiver le problème tellement embrouillé du sujet pour rejoindre une vieille tradition aristotélicienne reprise par la scolastique selon laquelle les puissances de la psyché sont connues par leurs manifestions. Ici, il ne s’agit évidemment, ni de la psyché, ni de l'esprit, ni de l'âme, mais de ce qui en l’homme est à l’origine de ses pensées et qui peut être connu grâce au fait qu'elles sont empiriquement saisissables. Remarquons bien qu’il ne s’agit pas d’une connaissance directe, mais d'une connaissance médiatisée par la description et la catégorisation des faits de pensée, puis par leur conceptualisation explicative. Après quoi, dans un troisième temps, on en infère, au vu de l’ontologie préalablement définie, que ce dont il s’agit en l’homme et plus précisément en chaque individu humain, est une forme d’existence particulière, un niveau d’organisation de degré supérieur nommé, pour le distinguer du neurobiologique, cognitivo-représentationnel. C’est ce positionnement épistémique précis qui définit le cognitivo-représentationnel, sans lequel il ne vaudrait pas comme concept.

Ce niveau se modélise par l'ensemble des éléments, structures et processus, dont on admet qu'il permettent de générer les différents types de pensées et au-delà toutes les conduites cognitives et représentationnelles de l'homme. Il est constitué par un mode spécifique d'organisation émergeant du mode d'organisation neurobiologique. En termes épistémologiques, on dira que notre position est réaliste car nous supposons que cette forme d'existence est réelle, qu'elle est ontologiquement acceptable. Nous adoptons une attitude anti-réductionniste qui affirme simultanément que cette forme d'existence présente en l'homme ne peut être ramenée (réduite) à la partie neurobiologique.

Cette thèse n'est pas communément admise, puisque de nos jours les partisans de la substance restent nombreux, que ce soit la substance spirituelle, constitutive de l'esprit ou la substance matérielle, constitutive du cerveau. Il s'agit là des thèses ontologiques a priori auxquelles nous ne souscrivons pas.. 

Pour les premiers, l'esprit aurait une existence propre, une substance de nature idéale, non étendue, spirituelle, à laquelle l'homme accéderait. Nous avons laissé de côté cette hypothèse car elle contient un a priori ontologique criticable. Pour les matérialistes, c’est le fonctionnement neuronal qui produirait la pensée. Débarrassée de son  a priori ontologique, cette hypothèse n'est pas fausse, car empiriquement on constate indubitablement que le support neuronal est nécessaire à la pensée. Cependant on ne peut démontrer qu'il soit suffisant. À partir de là, il est cohérent de supposer un niveau d’organisation de complexité supérieure au niveau neurobiologique, à partir duquel on peut montrer bien plus aisément qu'il produit et détermine la pensée. Ce niveau émerge chez l'homme à partir d'un certain degré de maturation (et peut-être aussi chez les animaux supérieurs, mais de manière très rudimentaire).

Même si l'affaire est loin d'être tranchée, il est important de poser le problème des capacités humaines à penser autrement qu'en termes de réduction au cerveau ou d'une existence de l'esprit. Autrement dit, le problème devient : y-a-t-il, ou pas, un niveau propre, un palier spécifique, une structuration singulière (quelque soit le nom qu'on veuille lui donner), qui soit l'intermédiaire nécessaire pour générer les conduites intelligentes, finalisées, symboliques, langagières, communicationnelles et la pensée sous ses différentes formes.

Si oui, nous faisons l'hypothèse qu'il s'agit d'un mode d'organisation et d’intégration émergeant du neurobiologique dont on peut, à partir de considérations issues des sciences humaines, supposer l'existence. Ce jugement d'existence constitue une thèse ontologique qui s'oppose à la réduction matérialiste, sans faire appel au spirituel, ce qui la sépare également de l'idéalisme et du dualisme. Elle propose un homme à plusieurs niveaux, un homme pluridimensionnel, à qui sa constitution complexe donne des capacités spécifiques.

 

 

Références : 

  • Brentano F., La Psychologie du point de vue empirique, Paris, Montaigne, 1943.
  • Davidson D., Actions et événements, Paris, PUF, 1993.
  • Changeux J.-P., L'homme neuronal, Paris Fayard, 1983.
  • Juignet Patrick. Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?  Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-generale/ontologie-reel-realite/117-ontologie-pluraliste
  • Juignet Patrick. Ordre symbolique et loi commune. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015.  https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/homme-humain-et-humanite/29-ordre-symbolique-loi-commune

 


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