Le dilemme de la philosophie de l'esprit

 

JUIGNET Patrick 

 

Nous allons examiner brièvement une doctrine contemporaine nommée le "physicalisme non réductionniste". C'est une proposition faite par la philosophie de l'esprit pour se sortir du dilemme constitué par le fait que l'esprit semble exister, alors qu'il ne le devrait pas selon le physicalisme.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick.  Le dilemme de la philosophie de l'esprit. Philosophie, science et société  [en ligne]. 2015. https://www.philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/psychologie-representation-cognition/45-dilemme-philosophie-de-l-esprit


Plan de l'article :


  •  Le problème
  • la contradiction
  • Le raisonnement de Jaegwon Kim
  • Discussion

 

Texte intégral :

Le problème

La philosophie de l'esprit peut difficilement admettre que ce dont elle s'occupe n'existe pas. Mais, d'un autre côté, elle s'inscrit dans la philosophie analytique anglo-saxonne qui est physicaliste. Il s'ensuit un dilemme. Pour le résoudre, il faudrait arriver à combiner physicalisme et mentalisme. C'est cette tentative qui a donné ce que l'on nomme l'"émergentisme orthodoxe" ou encore le "physicalisme non réductionniste". Cette conception se définit comme un physicalisme ontologique, mais qui se veut non réductionniste quant aux propriétés. Cette position essaie de sauvegarder le caractère causal et explicatif des propriétés mentales tout en reconnaissant leur dépendance par rapport au niveau physique. L'enjeu est de maintenir une autonomie à l'esprit sans admettre pour autant le dualisme. 

La doctrine se définit comme suit : sur le plan ontologique, il n'y a pas d'états mentaux à côté des états physiques (c'est un monisme physicaliste). Il s'ensuit que chaque entité mentale est constituée par des entités micro-physiques et chaque régularité est gouvernée par des régularités micro-physiques. Sur le plan des propriétés factuelles, les propriétés mentales ne sont pas identiques, ni réductibles aux propriétés et relations physiques (dualisme des propriétés physiques et mentales) et  il n'est pas  possible de décrire ou d'expliquer de manière significative les propriétés mentales par des propriétés physiques. Enfin, on considère que les propriétés mentales sont causalement efficientes : le mental a des pouvoirs causaux propres, différents des pouvoirs causaux des propriétés physiques ou biologiques, et nécessite ainsi des explications propres.

La contradiction                                              

Dans la configuration décrite plus haut, le mental "survient" sur le physique. Le concept de survenance ("supervenience") a été utilisé d'abord par Donald Davidson pour exprimer une forme de dépendance sans réduction. Davidson considérait que les propriétés mentales dépendent (surviennent sur) des propriétés physiques sans pour autant pouvoir être déduites de ces propriétés physiques. Pour lui, l'idée de survenance implique qu'il ne peut y avoir deux événements en tous points identiques physiquement, mais différents mentalement, ou qu'un état mental peut changer sans changement au niveau physique (Davidson, 1970). 

Pour Jaegwon Kim, le physicalisme non réductionniste combine deux idées incompatibles : premièrement, l'idée que le mental est ontologiquement dépendant du physique, et deuxièmement, l'idée que le mental a une causalité propre et la capacité d'influencer le physique qui soutient son existence. Pour Kim, l'affirmation du physicalisme rend le mental causalement inefficace : les causes mentales deviennent des épiphénomènes.

Selon Kim (1992), la solution à cette contradiction réside dans le choix entre les deux options qui sont exclusives. C'est ou le dualisme ontologique (non réductionnisme) avec l'abandon du physicalisme, ou le réductionnisme avec l'abandon de l'existence du mental. Le dualisme et le réductionnisme sont mutuellement incompatibles. Selon la première option, le mental est considéré comme (partiellement) immatériel et selon la seconde, comme une illusion et il n'existe pas.

Le raisonnement de Jaegwon Kim

Soit un fait Mental M et un fait physique P (ou une propriété, cela n'est pas explicité). M survient sur P, c'est-à-dire existe si P existe et de même M' survient sur P'. On admet que M cause M' et que parallèlement P cause P'. On peut aussi supposer une causalité top-down et dire que M cause P' sur lequel survient M'.  

Mais, dans ces conditions, il est inutile de supposer que M cause M' ou que M cause P', car il est suffisant que P cause P' pour que survienne M'. Selon la clôture causale physique, P' est "suffisamment" causé par P et ne requiert aucune autre cause. Il est illogique d'attribuer un pouvoir causal à M.

Le raisonnement de Kim est juste, mais il repose sur des prémisses que, pour notre part, nous considérons comme fausses. Ce sont des présupposés partagés par la communauté de la philosophie analytique issue du positivisme logique. Le raisonnement est fondé sur les concepts de causalité et de survenance. Or la causalité est une conception de la détermination qui n'est pas toujours valide. La survenance suppose un rapport entre M et P qui n'est pas nécessairement le bon. Le rapport top-down n'est probablement jamais de type causal.

Si l'on détaille un peu ce que l'on sait aujourd'hui sur le niveau congnitivo-représentationnel et son sous-jacent neurobiologique, la distance avec cette manière de raisonner apparaît immédiatement. Le second est constitué de milliards de signaux organisés et distribués dynamiquement dans des réseaux de neurones complexes. Le premier est composé par des combinaisons sémantico-syntaxiques avec des processus cognitifs, souvent associées à une réverbération consciente. Il est impensable de supposer des rapports causaux entre les deux.  

Discussion

La philosophie de l'esprit issue de philosophie analytique anglo-saxonne admet le physicalisme et simultanément veut assumer l'existence de l'esprit. Il s'ensuit un dilemme. Vis-à-vis de ce dilemme, Kim, nous semble-t-il, a raison, car si l'on part de telles prémisses on ne peut aboutir qu'à la conclusion qu'il défend. 

Mais, rien n'oblige à tenter de résoudre le problème posé au départ. Chercher à associer le physicalisme et l'esprit, c'est vouloir concilier deux notions aussi problématiques l'une que l'autre. Leur association ne peut aboutir qu'à reconstituer les positions traditionnelles, réductionniste ou dualiste. Dans la discussion exposée ci-dessus, le concept d'émergence n'est pas employé dans sa pleine acception. En fait, c'est celui de survenance qui joue ici. Il ne s'agit pas d'un "émergentisme orthodoxe" comme cette doctrine le prétend, mais d'un survenantisme physicaliste. Selon nous, la solution serait d'abandonner ce type de problème, qui repose sur des a priori fallacieux et qui, par conséquent, ne peut être résolu. 



Bibliographie :
Kim J. , "Downward Causation" in Emergentism and Non-reductive Physicalism, Berlin, Walter de Gruyter, 1992. Repris dans Philosophie de l'esprit, Paris, Les éditions d'Ithaque, 2008.
Davidson D., Essays on Actions and Events, Oxford, Clarendon Press, 1970. 

 


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