Un homme sans corps, ni esprit  !

 

JUIGNET Patrick 

 

Si l'on admet l'émergence de niveaux d'organisation de complexité croissante, on peut éviter le dualisme corps/esprit. L'anthropologie qui en découle place l’homme dans le monde en tant qu’être vivant organisé, auquel un degré d’organisation particulier donne des capacités intellectuelles et relationnelles spécifiques. Cette conception implique une continuité entre le neurobiologique et le niveau cognitif et représentationnel, ce qui permet de comprendre l'influence de l'un sur l'autre.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Un homme sans corps, ni esprit ! Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/psychologie-representation-cognition/107-corps-esprit

 

Plan de l'article :


  • 1/ Les conceptions de l’esprit
  • 2/ L'apport des sciences de l’homme
  • 3/ Positionnement par rapport au structuralisme
  • 4/ Conclusion

 

Texte intégral :

1/ Les conceptions de l’esprit

Nous nous contenterons d’un choix limité, car évoquer les conceptions de l’esprit revient à rouvrir tous les chapitres de l’histoire de la philosophie.

L’idéalisme platonicien

Selon cette doctrine antique, mais qui persiste de nos jours, les idées constituent un mode d’être différent du sensible. Les idées seraient éternelles et immuables. L’esprit-âme peut accéder aux idées par le raisonnement. Pour ce faire, il faut ramener la multiplicité des sensations à une unité. Il s’agit d’une réminiscence de ce que notre esprit-âme connaît déjà, c’est une montée de l’âme vers le monde intelligible.

Évidemment, nous sommes à mille lieues de cette métaphysique de l’âme. Cette forme d’idéalisme projette dans un ultra-monde fictif ce que nous nommons les capacités intellectuelles de l’homme. Il n’y a pas d’ultra-monde au delà du sensible, mais un seul monde continu au sein duquel se trouve l’homme.

Le dualisme des substances de Descartes

Nous ne reviendrons pas sur le raisonnement critiquable de Descartes selon lequel il est impossible de douter que l’on pense, alors que l’on peut douter du monde concret. Il est sans importance pour la suite de son raisonnement qui consiste à attribuer à cette pensée une substance dite « res cogitan », à quoi il faut ajouter la « res extensia » du monde physique.

Nous nous séparons de la méthode cartésienne sur deux points fondamentaux. Il est erroné de se fier aveuglément à l’expérience subjective et encore plus de faire une induction métaphysique sur cette base. De plus, l’utilisation du concept de substance est à nos yeux critiquable (voir après). Le représentationnel n’a donc strictement rien à voir avec la substance pensante de Descartes.

Le monisme et la dualité des attributs de Spinoza

Spinoza critique Descartes au titre que l’interaction de la substance spirituelle avec la substance matérielle paraît impossible. Il suppose, pour résoudre ce problème, une substance unique qui aurait deux attributs. Il s’ensuit un parallélisme entre aspects matériels et spirituels. 

Nous sommes très loin de Spinoza, puisque nous récusons la métaphysique. L’ensemble de ce qui existe n’est pas Dieu ou la Nature, mais le monde. Le concernant, nous supposons a posteriori des études scientifiques actuelles qu’il est organisé. La pensée n’a donc rien à voir avec un attribut de la substance, c'est  une production de l'homme. 

Critique du substantialisme

Toutes les conceptions substantialistes de l’esprit sont vouées à faire valoir la primauté de la substance spirituelle ou à la juxtaposer de manière plus ou moins habile à la substance matérielle. Nous sommes aux antipodes de ce type d’ontologie. La substantialisation classique de la pensée nous paraît sans objet.

La pensée, en tant qu’elle est empiriquement saisissable et transmissible, fait partie intégrante de la réalité. Elle est factuelle et la perception empirique de la pensée ne peut en aucun cas donner lieu à un glissement vers l’affirmation d’une substance perdurante de nature spirituelle. La réalité est la réalité et il est interdit de l’ontologiser sous peine de dériver vers une métaphysique obscure. Une hypothèse ontologique ne peut qu’être faite a posteriori d’une connaissance empirique et dans le cadre d’une conception du monde plausible.

La substantialisation à partir d’une perception immédiate est une erreur épistémologique, une paresse intellectuelle, qui constitue un obstacle pour la connaissance. Elle a été critiquée à juste titre par Bachelard (dans La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, p.xx ).

La philosophie de l’esprit

Cette philosophie oppose les états mentaux et les états physiques. « L’expérience que nous avons de nous-mêmes nous pousse à faire une distinction entre nos états mentaux et nos états physiques » écrit Michael Esfeld (La philosophie de l’esprit, p11). Cette catégorisation pose que le monde peut être conçu selon deux types, le physique et le mental, et qu’il existe un rapport causal de l’esprit sur le physique.

Les états mentaux sont subjectifs (ils font l’objet d’un accès privé privilégié), ils sont conscients, ont des qualités sensibles (vécu phénoménal), sont intentionnels (dirigés vers un but ou vers quelqu’un), sont rationnels, permettent une liberté de choix. Les états mentaux comportent : les émotions, les représentations imaginaires, les croyances, les sensations, les perceptions, les désirs et volitions. Chacun a un accès privilégié à ses états mentaux qui sont internes ou privés, par opposition aux états physiques qui sont externes ou publics.

Les aspects donnés pour états mentaux viennent d’une conception ordinaire (non scientifique) de la subjectivité et leur nature est mal définie. On ne sait pas ce que sont ces états-phénomènes-événements qui viendraient de la perception immédiate, catégorisés selon la conception courante de l’esprit. En vérité, les aspects mis sous cette catégorie états mentaux sont hétérogènes. Les critères ne sont pas satisfaisants. Une perception colorée, un concept, une douleur, le langage, ne peuvent être mis dans la même catégorie.

La douleur a un point de départ au niveau physiologique. Si c’est un humain qui souffre, la douleur s’accompagne d’une conscience et connaissance de cette douleur. La conscience est le phénomène réverbérant par lequel la douleur est présente et est rapportée à soi. La connaissance qui l’accompagne est multiple : la douleur existe, elle a un type, une durée, etc. De plus viennent se greffer des significations diverses : nocivité, maladie, blessure, nécessité, inutilité, punition, etc. Là on entre dans des significations qui demandent comme support un niveau différent et dont le surgissement et l’enchaînement ont des lois propres. Ces trois aspects (douleur, conscience, connaissance) sont différents et nullement homogènes. Les ranger ensemble dans la catégorisation « état mental » ne permet pas des raisonnements valides.

Enfin, dernier point de différenciation majeur, la philosophie de l’esprit admet le principe d’une causalité mentale : causalité des événements mentaux entre eux et des événements mentaux sur les événements physiques. Il parait probable que les systèmes représentationnels interagissent selon des lois qui ne sont pas causales et leurs actions sur le biologique se fait par des voies très complexes dont on n’a pas d’idée précise.

L’esprit, tel que défini par la philosophie de l’esprit, ne correspond pas à ce que nous nommons le mode-appareil cognitivo-représentationnel. Il inclut des genres de faits qui en sont exclus, il est pensé en termes de causalité, ce qui n’est pas le cas pour le représentationnel, et enfin, il est fondé sur une ontologie vague de la subjectivité sous forme d’états/événements à laquelle nous ne souscrivons pas.

2/ L'apport des sciences de l’homme

Nous allons voir ici quelques-unes des sciences de l’homme qui ont contribué à faire naître l'idée du mode cognitivo-représentationnel. 

Freud, les représentations et processus

Le premier emploi fait par Freud de la notion de représentation date de 1893. C’est au sujet de l’hystérie. Concernant la crise hystérique, il l’explique par des groupes de représentations qui peuvent coexister indépendamment les uns des autres. Pour ce qui est des symptômes, ils viendraient aussi de la rupture des associations entre représentations. Le même procédé sera employé ensuite pour tous les types de pathologies.

Du point de vue de la méthode, des aspects importants sont en jeu.

1/ Les représentations sont considérées sans rupture avec le neurophysiologique. D’une part, elles ont un support neurophysiologique et d’autre part, elles sont reliées au biologique via les effets émotionnels et les pulsions.  Enfin, elles le sont parce qu’elles déterminent des symptômes somatiques les plus divers.

2/ Les représentations ne sont pas subjectives, elles sont construites par le clinicien et données comme adéquates à déterminer les symptômes. Ce n’est que dans certains cas qu’elles pourront être mentalisées par le patient.

3/ Elles sont organisées et font l’objet de processus. Leurs relations sont des enchaînements nécessaires qui peuvent être reconstruits. Elles ont une structure : grandes strates, systèmes retreints, organisation temporelle.

4/ Dans la pratique, Freud demande à ses patients de lui parler librement. On n’est pas dans le cadre d’une subjectivité solipsiste, mais d’une pensée en interaction. De plus, elle n’est pas prise au pied de la lettre, puisque considérée comme guidée en sous-main par divers systèmes représentationnels qualifiés de psychiques. Ce sont eux qu’il s’agit de mettre à jour, de reconstruire.

Au total, les aspects mentaux sont traités cliniquement. La voie pour une étude non subjective du représentationnel, c'est-à-dire une étude faite à partir des faits cliniques est ouverte.

Après Freud, on peut considérer qu’une partie du psychisme au sens où l’entend la psychanalyse, c’est-à-dire ce qui en l’homme explique les conduites affectives et relationnelles, est constituée par des constituants du mode-appareil cognitivo-représentationnel. Mais, le statut de la représentation n'est pas clair chez Freud.

La psychanalyse a mis à jour l’un des aspects des représentations, celui qui est lié à la vie affective et relationnelle et qui produit une part de la pathologie dont souffre l’homme.

La fonction sémiotique de Piaget

Jean Piaget a développé une psychologie de la représentation. Avant même que l‘enfant acquiert les signes linguistiques, il utilise des représentants de différentes manières : par le jeu symbolique, par l’imitation différée, par les images mentales, motrices, visuelles ou auditives. Jusqu'en 1963, Piaget appelait cette fonction « symbolique » puis, suite à une remarque d’un linguiste, il a adopté le terme de fonction sémiotique, car son propos concerne non seulement l'emploi de symboles, mais encore et surtout celui des signes conventionnels.

Piaget considère que cette capacité a pour origine le développement de l‘imitation. L'imitation - d'actions, de gestes, de mimiques, d'événements, mais aussi de productions vocales et verbales - est d'abord immédiate. Puis, elle devient différée. Se met en jeu le processus fondamental de différenciation du représentant (signifiant) et du représenté (signifié) évoqué en son absence. Selon Piaget, le langage est « un cas particulier de la fonction sémiotique » (Schèmes d'action et apprentissage du langage, 1979, p. 248.)

Les enfants du stade sensori-moteur disposent déjà d'une fonction de présentation différée, car ils se construisent des traces internes des objets rencontrés, ainsi que des traces des comportements qui peuvent se combiner entre elles. Ces combinaisons forment des opérations et c'est cette opérativité qui génère les comportements intelligents. Elles sont réactives, c'est-à-dire dépendent des stimulations externes et des renforcements. Si elles ne sont plus utiles et efficaces, elles disparaissent. Enfin, elles ne sont pas réflexives et mobilisables et ne constituent donc pas des connaissances. Nous ne sommes pas encore dans le représentationnel, c’est seulement une intelligence pratique.

La pensée humaine, quant à elle, se différencie de ce fonctionnement pratique sous trois aspects au moins : - elle mobilise des représentations et des opérations qui, une fois constituées, sont stables - ces images et opérations peuvent subsister indépendamment des circonstances. L’activité intelligente peut se déployer d'elle-même en l'absence de toute stimulation et de tout renforcement. – ces schèmes sont potentiellement accessibles à l'individu. Il peut gérer la pensée et la contrôler. Une fois admises les différences entre ces deux fonctionnements et le fait que la représentation pratique préexiste à l'émergence de l’intelligence opératoire, la question est alors de savoir quels sont les mécanismes qui expliquent le passage de l'une à l'autre.

Piaget fait intervenir deux facteurs. D'une part, une fonction sémiotique générale, qui découle du fonctionnement représentatif pratique et qui se caractérise par une capacité d'associer aux entités opératives des éléments figuratifs susceptibles de les « exprimer ». D'autre part, les capacités d'imitation qui alimentent en quelque sorte cette fonction en entités expressives rencontrées dans le milieu : d'abord en indices et en symboles motivés tirés de l'expérience active, puis en signes arbitraires et immotivés tirés de la langue.

Le cognition est vue par  Piaget d'abord sous l’angle génétique (sa construction progressive au cours de la vie). Elle est conçue comme activité fonctionnelle (c’est-à-dire de manière dynamique, interactive, autorégulatrice) et comme structure (se constituant en système organisé prenant une forme définie). C'est la cognition au sens large depuis le rapport à l’environnement jusqu’aux activités théoriques. 

Le symbolique de Lévi-Strauss

Lévi-Strauss suppose deux plans successifs, le substrat biologique et la fonction symbolique productrice des structures qu’il est possible de théoriser. Cette dernière correspond à ce que nous nommons représentationnel. Si l’homme possède une capacité d’ordonnancement, elle renvoie, sur le plan ontologique, au niveau d’organisation qualifié de représentationnel. Les opérations qui sont à l’oeuvre dans les différents domaines factuels étudiés, que ce soit la parenté ou les mythes ou les langues, sont des effets du niveau représentationnel. Il s’ensuit qu’à nos yeux, le travail de Lévi-Strauss est un essai de théorisation des effets empiriquement repérables du représentationnel.

La méthode correspond à la manière positive (non subjective) d’aborder le représentationnel : dégager un système par l’étude de ses effets factuels. Ici, c’est dans le domaine socioculturel. La structure que Lévi-Strauss propose est une formulation théorique dont l’origine est mixte, venant du fonctionnement représentationnel, mais aussi des contraintes des matériaux eux-mêmes selon le domaine considéré (parenté, mythe, langue, etc.). Si nous laissons délibérément de côté ce qui tient au domaine lui-même, reste les aspects engendrés par le niveau représentationnel.

Il s’agit de la capacité à représenter, puis séparer, trier, classer les aspects de l’environnement concret et social de l’homme. Cette capacité agence et ordonne selon des principes de symétrie, opposition, contraire, équivalence. Il s’ensuit un effet factuel par mise en acte dans l’organisation des pratiques sociales et concrètes tout autant que l’exercice de la pensée réfléchie. Il y a une mise en ordre par des contraintes abstraites des représentations du monde environnant.

Nous dirons dans notre perspective anthropologique que, suite à Lévi-Strauss, il existe un système ordonnateur de traitement des représentations qui produit un ordre, un enchaînement nécessaire. Il s’applique spontanément à divers domaines dont les productions et la transmission des mythes, des systèmes de parentés, des diverses traditions et coutumes humaines. Cet ordonnancement se met en jeu automatiquement, au quotidien, sans volonté particulière. Cet ordre est retrouvé dans la plupart des productions humaines et semble être universellement humain et fondateur de la culture.

La représentation cognitiviste

Une partie de la psychologie cognitiviste a repris la représentation comme support des compétences. Ce sont des entités (de diverses tailles et de diverses natures), douées de propriétés (sémantiques, syntaxiques et autres), qui feraient l'objet de traitements ou processus cognitifs. Les représentations supposées par le cognitivisme ne sont pas des observables, mais des entités théoriques. Leurs propriétés font l'objet d'une recherche empirique qui cherche à être expérimentale.

Dans la psychologie cognitive, la représentation est définie comme un constituant cognitif issu des interactions de l'individu avec le monde. Les représentations dont traitent les sciences cognitives présentent les propriétés communes suivantes selon Denis (Image et cognition, Paris, PUF, 1993) : la nécessité de leur inscription sur un support ; une fonction de référence ; la nécessité d’une manipulation. Pour certains cognitivistes, le sens est identifié à des représentations qui, pour certaines, sont des concepts. On conclut alors, avec Jackendoff, que “la structure sémantique est la structure conceptuelle” (Jackendoff R., Semantics and cognition, Cambridge, M.I.T. Press, 1983, p. 85) ; ou encore avec Langacker que “le sens est identifié avec la conceptualisation” (Langacker R., An introduction to cognitive grammar,1986, p. 3).

Certains distinguent les représentations de type analogique, fondées sur une relation de ressemblance (cas des représentations imagées, des représentations procédurales), et les représentations propositionnelles liées au langage naturel. On oppose l’état permanent d’une représentation (telle qu’elle est inscrite en mémoire à long terme) et son état actif (au moment de son utilisation en mémoire de travail).

La psychologie cognitive étend ses ambitions du côté de la pensée en général, voire de "l'esprit", s'interrogeant sur "les mécanismes fondamentaux de l'esprit". Cela tient à sa filiation avec la philosophie de l'esprit et avec le cognitivisme.

Ce qui est intéressant dans cette doctrine, c'est la recherche d'une continuité dans "la manière dont la pensée émerge de l'activité cérébrale" et "d'une conception unitaire de l'activité psychologique, organisée en niveaux de traitements hiérarchisés, qui part de l'analyse des signaux (les stimuli) pour s'achever avec l'élaboration de connaissances stables présentées de manière symbolique" (Launay M., Psychologie cognitive, p. 18). 

Il y a là l'embryon d'un vrai renouveau, l'amorce d'un paradigme original concernant l'homme. Nous souscrivons à ce renouveau, tout en notant que le pas décisif n'a pas encore été franchi, car il y a des ambiguïtés dans l'emploi indifférent des termes de mental, esprit, pensée, cognition, esprit-cerveau... Il règne encore un flou conceptuel qui doit être précisé pour qu'une vraie rupture se produise.

Les processus cognitifs dont traite la psychologie cognitiviste sont « en aval du traitement des informations sensorielles… et en amont de la programmation motrice » comme le définit Jean-François Richard dans Les activités mentales (p.11). Il s’agit des diverses formes de représentations (sémantiques, spatiales, procédurales) et des divers mécanismes dans lesquels elles entrent (catégorisation, compréhension, raisonnement). La recherche aboutit à les modéliser et les théoriser.

La différence entre notre conception et le cognitivisme contemporain non réductionniste est faible. Nous proposons une orientation ontologique et épistémologique qui donne une définition précise de ce qu'est le niveau cognitif et représentationnel grâce à la théorie émergentiste. Il trouve ainsi une assise ontologique et engage la recherche vers un objet d'étude plus précis. Elle offre une alternative radicale au dualisme, car le niveau suggéré est un niveau de complexité, ce n'est pas une substance qui serait différente de la substance matérielle.

La syntaxe générative de Chomsky

En 1957, Noam Chomsky publie Structures syntaxiques où il affirme que le langage vient d'une capacité innée et qu'il existe une grammaire universelle.

La grammaire générative est une méthode d'analyse permettant de montrer comment est générée une langue selon sa syntaxe. Les régularités formelles qui s'observent dans les règles de réécriture d'une langue ou d'une langue à l'autre sont la conséquence de la méthode utilisée. L'application de cette méthode montre des contraintes : la syntaxe suit telle règle et pas une autre. Elle enregistre des contraintes qui sont celles qui déterminent la syntaxe.

Pour montrer son processus générateur, Chomsky procède par analyse et abstraction à partir des aspects factuels du langage. Il montre quelque chose qui est fondateur, basal, générateur et universel, ce qui est une manière de définir le représentationnel. Il paraît donc assez légitime de faire l'hypothèse que le processus générateur du langage dont parle Chomsky est l'un des aspects de l'émergence du représentationnel à partir du neurobiologique, idée que nous défendons.

Notons que pour Chomsky, la grammaire universelle (commune à tous les hommes) est une connaissance biologiquement déterminée correspondant à ce qui permet à l'humain d'acquérir une langue naturelle. Nous ne partageons pas exactement cette conception. Nous dirons plutôt que c'est le support neurobiologique permettant l'émergence de la syntaxe qui est biologiquement déterminé. En effet, les lois de la syntaxe ne sont d'évidence pas des lois biologiques.

Pour nous, c'est précisément l'existence d'un déterminisme propre, attesté par des lois trouvées scientifiquement, qui autorise à poser un niveau d'existence indépendant. Or, il nous semble bien que Chomsky et son école montrent que les syntaxes des langues humaines suivent des règles qui leur sont propres ce qui est l’indice d’une existence autonome.  

La situation par rapport aux sciences de l'homme

 

Avec les sciences citées plus haut, on a affaire à un échantillon extrêmement large d’activités humaines qui concernent l’enfant et l’adulte. Ces activités ont des caractères communs : ce sont des actes de représentation associés à la production de formes signifiantes et à des conduites finalisées. Il s'agit là de faits très spécifiques, propres à l'homme, dont les différentes sciences de l’homme proposent des modèles explicatifs. On peut faire l'hypothèse qu'il existe en l'homme quelque chose qui produit ces aspects, c'est-à-dire qui lui permet de penser, de se représenter, de parler.

Si l'on se réfère à une conception émergentiste et organistionnelle du réel, ce "quelque chose en l'homme" sera un niveau d'organition du degré adapté pour permettre de telles performances. Il n'y a que deux candidats possibles au vu des connaissances actuelles : le niveau neurobiologique et un niveau de degré supérieur au précédent que l'on nommera cognitif. Rien n'est prouvé et le débat est en cours, mais il semble que le niveau neurobiologique ne soit pas une suffisante explication et qu'il faille admettre un niveau de complexité supérieur, le niveau cognitivo-représentationnel pour produire de tels faits.       

3/ Positionnement par rapport au structuralisme

Le structuralisme a eu une ambition unificatrice. Les sciences de l’homme, avec le représentationnel, trouvent une dimension de l’homme qui leur est commune, mais qui ne gomme pas les différences, si bien qu’il n’y pas d’unification des domaines, mais plutôt un soubassement commun.

Nous divergeons nettement d’une partie du mouvement structuraliste qui avait une ambition de séparation esprit/culture d’un côté et corps/nature de l’autre avec la volonté de donner une prééminence au culturel. Nous nous plaçons dans une perspective continuiste d’intégration/différenciation de l’un et de l’autre.

L’importance extrême donnée au logico-linguistique nous paraît sans fondement. La mise en avant de la syntaxisation, la prévalence du signifiant qui viennent d’une double inspiration linguistique et computationniste ressemble bien à un effet de mode. Ramener l’humain à une combinatoire désincarnée, dire que la signification ne vient que du jeu combinatoire des rapports structuraux a été un dogme admis sans démonstration. L’idée que l’une des structures déterminante pour l’homme serait la « structure du symbolique » demande à être remplacée par celle d’une diversité de systèmes et processus représentationnels.

Sur le plan de la méthode, le structuralisme voulait saisir, derrière la diversité phénoménale, un arrière-plan fondateur qui serait la structure. Ce point provoque la divergence épistémologique majeure. Nous nions qu’on puisse défendre une ontologie de la structure (réalisme structural) et affirmons au contraire que la structure est uniquement un modèle théorique. L’affirmation réaliste, en ce qui nous concerne, porte sur le niveau d’organisation, ce qui conduit à supposer une entité autonome, le mode-appareil cognitivo-représentationnel .

Sur le plan de la méthode, la différence est la suivante: le procédé d'abstraction simplificatrice utilisé par le structuralisme peut être utilisé, mais son résultat ne correspond pas à la mise au jour d'une structure fondatrice, il constitue une façon de théoriser. Cette théorie, une fois mise en forme, constitue un modèle des systèmes et processus attribuables au mode-appareil cognitivo-représentationnel.

Globalement, nous nous inscrivons dans une pensée de la complexité, de l’émergence, de l’auto-organisation, de l’interactivité, qui se démarque de la pensée structuraliste, qui est une pensée de l'ordre, des rapports fixes, de la reproduction, de l’invariance. Notre ontologie est fondée sur les idées d’organisation, de continuité, d’enchevêtrement entre niveaux auto-organisés.

On trouve aussi, dans une bonne partie du structuralisme, une volonté de chosification de l’homme, un antihumanisme. La dépossession de l’homme de lui-même serait motivée par la constatation d’une hétéronomie objective : l’homme serait déterminé par des structures qui lui sont extérieures (celle du langage, celle de l’économie). Il n’y a pas de motif valable pour que la démonstration de déterminismes débouche sur un antihumanisme. En tous les cas, notre projet de montrer l’existence du mode-appareil cognitivo-représentationnel va dans le sens humaniste, car il montre la spécificité humaine.

Nous poursuivons la critique radicale du sujet amorcée par le structuralisme en tant qu’unité transcendantale. L’idée d’un sujet hors du monde, d’une unité synthétique ultime, nous paraît sans fondement. L’individu humain est le rassemblement de divers modes-appareils en interaction avec le monde et avec ses semblables. S’il y a une unité relative, c'est celle de l’individu à situer dans son environnement, ou celle de l’agent se mettant dans une position particulière vis-à-vis d’une tâche donnée.

La naturalisation et la biologisation excessives de l’homme sont à la fois une évolution du structuralisme et une réaction contre certaines de ses tendances mettant excessivement en avant le culturel et le langagier. C’est aussi la marque d’un retournement idéologique qui favorise le matérialisme. Nous n’y souscrivons pas du tout, car cette idéologie matérialiste-naturaliste a pour conséquence de nier l'existence du cognitivo-représentationnel, alors que notre propos est de la démontrer.

4/ Conclusion

Les premiers articles de la série nous ont amené à considérer qu'il y existe un champ empirique produit par un niveau d'organisation autonome. Entre les deux niveaux candidats, neurobiologique et cognitivo-représentationnel, plusieurs arguments plaident en faveur du second. Cette hypothèse repose sur la constatation que les caractéristiques connues du neurobiologique ne semblent pas propres à expliquer les faits considérés. De plus, les propositions réductionnistes biologisantes, pour justifier leurs thèses, appauvrissent trop la réalité humaine pour être crédibles. L'argument de simultanéité entre activité neurobiologique et activité représentationnelle ne vaut pas démonstration de détermination de l'un par l'autre, mais seulement de dépendance.

Les conduites intelligentes et de représentation ayant une singularité et une autonomie, il est logique de supposer qu'elles soient produites par une entité autonome qui échappe au déterminisme biologique. Ayant des arguments en faveur de l'existence du niveau cognitivo-représentationnel, il nous a fallu dire quelle était sa nature.  La notion d’esprit et ses divers avatars sont inappropriés, car ils ont une connotation métaphysique. Cela ne justifie pas le réductionnisme éliminativiste, car, rejetant l’esprit, cette doctrine nie le cognitivo-représentationnel. 

Le matérialisme donne lieu à des démarches réductionnistes qui abrasent ou, plus radicalement, nient l’existence de cette dimension (machinisation du cerveau, assimilation à l’animal, biologisation des comportements, béhaviorisme, etc.). Vis-à-vis de cette situation, pour donner une place au cognitivo-représentationnel, il faut jouer sur deux tableaux. D’une part, indiquer qu’il n’est ni identique, ni assimilable à l’esprit et, d’autre part, montrer qu’il correspond à des capacités humaines qui sont factuellement irréfutables au vu des sciences humaines.

L’idée du mode ou niveau psychologique est appuyée sur l’hypothèse ontologique d’un niveau d’organisation de complexité supérieure à celle du niveau neurobiologique. Notre proposition évite les deux positions métaphysiques prises eu égard aux capacités intellectuelles humaines (soit leur surélévation transcendante, soit leur réduction matérialiste), en leur donnant un socle compatible avec une approche scientifique. Accepter le niveau cognitivo-représentationnel, c'est changer de paradigme concernant l'homme. C'est passer du paradigme substantialiste (matérialiste ou idéaliste ou dualiste) au paradigme organisationnel.

Le matérialisme et l'idéalisme sont deux manières de nier le cognitivo-représentationnel, soit en l’évinçant, soit en le transcendant/spiritualisant. Ce sont deux manières de rendre l’homme étranger à lui-même, de le déposséder de ce qui le constitue. Avec l'hypothèse du niveau cognitivo-représentationnel, on passe d'une affirmation métaphysique, celle de l'existence de l'esprit comme substance, à un problème difficile, mais qui peut trouver une solution, celui de l'émergence du niveau produisant la cognition et la représentation. 

La recherche en ce domaine impose de trouver des critères de démarcation entre ce qui est produit par le niveau psychologique et ce qui est déterminé par le niveau neurophysiologique-neurosignalétique. La ligne de partage variera nécessairement au fil de l'avancée des recherches. Certaines déterminations seront réductibles aux lois neurofonctionnelles et d'autres ne le seront pas, indiquant par là l'autonomie de l'appareil cognitivo-représentationnel.

La bonne question n'est pas celle de l'existence ou pas de l'esprit, mais celle de l'émergence ou pas du mode d'organisation cognitivo-représentationnel, niveau qui permet d'expliquer la capacité de penser et l'intelligence de l'homme. "Un homme sans corps, ni esprit !" n'est pas une vaine formule, c'est un principe paradigmatique donne une nouvelle perspective, celle des niveaux de complexifiactions et de leurs interactions.

 


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