Le paradigme réductionniste appliqué aux sciences de l'homme

 

JUIGNET Patrick

 

Le paradigme scientifique réductionniste exclut de l'étude de l’homme divers aspects importants. Nous l’illustrerons en prenant l’exemple des psychologies réductionnistes qui ont été décrites dans un autre article (Critique des psychologies réductionnistes). Le réductionnisme est parfois un principe inadapté à l'objet d'étude.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Le paradigme réductionniste appliqué aux sciences de l'homme. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015.  https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/methode-et-paradigme-des-sciences-humaines/130-reductionnisme-sciences-humaines

 

Plan de l'article :


1/ Les exclusions par choix gnoséologiques 

2/ Les exclusions par choix pragmatique  

3/ Les exclusions par choix ontologiques 

4/ Qu’est-ce qui de l’homme est exclu ? 


 

Texte intégral :

1/ Les exclusions par choix gnoséologiques

Nous allons montrer comment la manière de connaître, conforme au paradigme réductionniste, conduit à exclure des aspects importants de l’existence de l’homme.

L’excès d’analyse

Dans le paradigme scientifique réductionniste la connaissance privilégie l’analyse. De ce fait on élimine de l’étude les ensembles factuels complexes dépendant du contexte. 

Voyons comme exemple une étude du Laboratoire de Psychologie expérimentale de la Sorbonne. Pour Fraisse et Florès, « percevoir c’est identifier des stimuli qui ont engendré un processus sensoriel ». (Fraisse P., Florès C., « Perception et fixation mnésique », L’année psychologique, t. LVI, 1). L’objet de la recherche, la perception, qui est déjà un processus élémentaire, est ramené à l’étude du sensoriel, selon une méthode isolant des stimuli. Il s’ensuit une expérience faite avec un tachyscope à rideau de Michotte, fonctionnant au 1/10e de seconde (qui n’autorise la vision que pendant un 1/10e de seconde). 

Ce qui est étudié là est un aspect minimal, élémentaire de la sensation visuelle. Mais, il est donné pour l’étude de la perception. Pourtant, percevoir n’est pas être affecté par un stimuli minimal. Percevoir, c’est aussi exclure, contextualiser, synthétiser, comparer, juger de l’existence, juger de la réalité, tout cela en même temps, et si on élimine ces aspects, la perception rate. « Entendre ne signifie pas seulement déceler des bruits, mais surtout connaître ce qu’ils veulent dire » écrit le neurophysiologiste Michel Imbert dans son Traité du cerveau (Paris, Odile Jacob, 2006). 

Le principe d’élémentarisation, qui n’est pas fallacieux par lui-même, le devient lorsqu’il détruit la pertinence du fait eu égard à l’objet d’étude. Dans le cas cité, on réduit la perception à l’identification d’un stimulus. En procédant ainsi, on déplace subrepticement la recherche qui, en vérité, change d’objet : non plus la perception, mais la sensation élémentaire. La conséquence, non explicite, est que l’on remplace l’étude de la perception par celle de la sensation tout en prétendant étudier la perception. Ce procédé de remplacement est constamment employé. 

En ce qui concerne l’humain, en allant vers l’élémentaire, on ne va pas vers ce qui fonde l’objet de recherche, on va vers autre chose qui le change radicalement, car on perd, au passage, des aspects essentiels. L’expérimentalisme, en simplifiant, change les objets d’études pour d’autres. Ce qu’il peut faire, mais il n’a pas le droit de substituer les nouveaux aux anciens en prétendant que ce soient les mêmes.

Le refus de la finalité

Le déterminisme mécaniste exclut la finalité. Or, les aspects téléonomique, selon le mot de Jacques Monod, sont présents dans les organismes vivants. Les appareils sont organisés en vue d’un but qu’ils produisent effectivement et sans conteste. L’appareil digestif est organisé en vue de la digestion. Plus globalement, tout organisme vivant est organisé en vue de son maintien et de sa reproduction. Ensuite, dans le monde humain, la finalité existe sous une forme téléologique, ce qui implique qu’une information, sous une forme quelconque (nommée selon les écoles intention, volonté, représentation, idée, désir, projet, etc.), préexiste à de nombreuses réalisations. 

Dans le cas de l’homme, nous parlerons de « conduites » pour désigner les comportements finalisés. Les conduites sont des comportements complexes, organisés en vue d’un but. Le but est fixé et existe avant que ne se réalisent les divers comportements permettant de l’atteindre. Sans le but, ils n’existeraient pas. Le champ des "conduites" (au sens précis du terme) se trouve mis de côté par la psychologie se référant au paradigme classique qui récuse la prise en compte de la finalité. C’est ainsi la majeure partie des attitudes humaines qui est exclue. 

Il y a généralement, vis-à-vis de cette exclusion, une erreur assimilant le raisonnement et l’objet d’étude. Éviter les raisonnements finalistes est justifié, mais, dans le cas du vivant ou de l’homme, il ne s’agit pas de raisonner en termes finalistes, il s’agit de concevoir que l’objet d’étude est lui-même finalisant (il forge des buts), ce qui est tout à fait différent. 

Le refus du finalisme se réfère à la conception finaliste naïve. Cette dernière est une projection anthropomorphique qui suppose une intention externe. On prête une intentionnalité (à la Nature, aux Dieux, à la Matière). Ce n’est pas un mode d’explication acceptable. Mais, ce n’est pas de cela dont il s’agit dans les sciences du vivant et de l’homme. Disons brièvement la particularité de celles-ci.

Le vivant est particulier et ne peut être assimilé à l’inerte. Il est le fruit d’une auto-organisation et d’une sélection combinées sur des millions d’années. Il s’ensuit qu’il s’est forgé en construisant des causalités circulaires qui produisent un effet-but. On ne cherche pas à donner une explication finaliste, mais à expliquer la finalité existante. Il ne s’agit pas de dire le « pourquoi » des choses, mais le « comment » d’une causalité circulaire qui réalise les buts pour laquelle elle s’est aveuglément forgée. 

Pour l’homme, c’est un degré de plus dans l’activité finalisante à laquelle l’étude scientifique est confrontée. Il faut expliquer un niveau spécifique qui promeut les buts au rang de représentations manipulables, de pensées. Exclure les différentes formes d’activités finalisantes de la science, c’est en exclure la grande majorité des faits concernant le vivant et l’homme.

La réduction syntaxique

Un autre type d’exclusion, se trouve dans le courant cognitiviste des années 60. Cette doctrine ramène la pensée au calcul et celui-ci à un traitement syntaxique dont le sens est exclu. Elle donne cet aspect partiel pour le tout de la pensée et même pour ce qui constitue « l’esprit ». Tout ce qui est de l’ordre du sémantique, du sens, est exclu. On tente d’assimiler la pensée à une syntaxe logique. 

S’il est légitime de s’occuper de la syntaxe et du calcul, il ne l’est pas d’éliminer le sens. Même si le sens, le contenu sémantique, sont difficiles à définir, les nier est une attitude à la fois simpliste et abusive que nous dénonçons. 

Le même procédé d’assimilation est à l’œuvre dans la théorie dite de « l’information ». Ce qui se nomme « théorie de l’information » est en vérité une théorie statistique du signal, de son codage et de sa transmission. « Par message s’entend une succession de symboles prélevés dans un certain répertoire ». Un message donné constitue donc une sélection particulière dans un ensemble d’arrangements possibles. C’est un certain ordre parmi tous ceux qu’autorise la combinatoire de symboles. 

Dans cette théorie, ce qui est nommé l’information mesure la liberté de choix, mais elle ignore le contenu sémantique. Qu’il s’agisse d’un livre ou d’un chromosome, la spécificité naîtrait de l’ordre. Cette tendance, qui vient de Norbert Wiener, assimile les ensembles ordonnés porteurs de sens à des ensembles ordonnés n’en ayant aucun. Il y a un glissement… de sens volontairement organisé, de l’information comportant du sens à une syntaxe du signal, voire à un arrangement d’objets statistiquement quantifiable.

Cette confusion entretenue entre l’information (notion statistique du codage) et l’information (porteuse de sens) est sous-tendue par une idéologie réductionniste qui veut ramener l’information traitement du signal. C’est une réduction inscrite dans la tendance matérialiste et naturaliste de la fin du XXe siècle.

2/ Les exclusions par choix pragmatique 

Par pragmatique scientifique, nous désignons les méthodes pratiques d’étude, les mises en œuvre réglées, dont la plus connue est la méthode expérimentale. C'est la méthode au sens pratique du terme. 

La simplification des faits

La pratique expérimentale introduite en psychologie, en vue d’en faire une science, paraît, au départ, une excellente idée. Toutefois, une limite apparaît vite. L’expérimentation a pour effet de réduire le domaine d’étude, car on ne peut traiter expérimentalement (maîtriser et quantifier) que des faits simples. 

La nécessité de quantifier demande des faits, ou des relations entre faits, qui puissent se prêter à une mesure. La psychologie expérimentale s’est donc cantonnée à travailler sur les sensations, les perceptions, l’attention, les apprentissages, la cognition élémentaire, les comportements simples. 

Or, un grand nombre de faits humains dépendent du contexte et de l’histoire. Ils sont dus à des capacités sophistiquées, nées d’interactions complexes, liées à une histoire individuelle et collective. Ils se modifient, varient au cours du temps, selon l'environnement et ne peuvent être considérés indépendamment de leur contexte. Ils sont exclus d’une telle étude. 

L’expérimentalisme élimine tout cela, car il faut que les conditions d’expérience soient contrôlées. Pour maîtriser les variables, on organise une situation qui décontextualise et déhistoricise les faits. Agir ainsi, conduit à éliminer le type de fait pertinent pour l’étude de l’homme. Effectivement, la psychologie expérimentale a renoncé à expliquer les conduites humaines ordinaires, trop complexes pour la méthode.

En vérité, on observe les effets d’une modification de la réalité humaine par la situation expérimentale qui va toujours dans le sens d’une simplification réductrice de l’homme. L’action de réduction étant niée, l’étude se donne pour être l’étude de la réalité elle-même. En vérité, le champ d’étude, par rapport à l’ensemble de la réalité humaine, est considérablement réduit.

L’omission de la détermination individuelle

Le comportementalisme veut faire de la psychologie l’étude expérimentale des comportements observables. Ivan Pavlov peut être considéré comme le père de cette doctrine. Son protocole expérimental en stimulus-réponse fut repris comme paradigme pour la psychologie aussi bien en Russie qu’aux États-Unis ou en Europe. En France, Henri Piéron annonça en 1908 que « le comportement constitue l’objet de la psychologie ». On veut « une méthode d’enregistrement objectif de réactions naturelles ». (Piéron H., Psychologie expérimentale, Paris, Armand Colin, 1939). Aux États-Unis, l’idée selon laquelle la psychologie scientifique devrait être l’étude expérimentale des comportements fut reprise par John Broadus Watson et elle connut immédiatement un énorme succès. Selon cette doctrine, on se borne à observer des stimuli et des réponses. L’individu est considéré comme une « boite noire » à laquelle on ne cherche pas à avoir accès.

Le béhaviorisme récuse que l’on doive connaître les déterminations internes à l’individu, (qu'elles soient biologiques ou représentationnelles) et simplifie l’observable de manière importante. Son domaine d’étude est constitué par les comportements simples (des individus humains ou animaux) vu comme réponses à des stimulations.

Cette conception est inadaptée pour l’étude de l’homme. En effet, on ne peut simplifier les conduites pour les ramener à des observables élémentaires et l’environnement ne peut se réduire à des stimuli sauf pour les organismes simples. De plus, l’individu est porteur d’un déterminisme propre et très complexe qu’il faut expliquer. Autrement dit, le schéma linéaire Stimuli - Réponse n’est valable que pour les comportements élémentaires. Pour tous les autres, il faut lui substituer une série de boucles du type :  Environnement - Déterminisme interne - Conduites, dans lesquelles le déterminisme interne à l’individu a une place. Ceci implique l'étude de plusieurs niveaux d'organisation et, à l'intérieur de ceux-ci, l'identification d'entités intermédiaires en interaction. S'en tenir à l'observation empirique de comportements simples n'a aucune justification scientifique.

L’interaction mise de côté

Autre éviction, celle de l’interaction de l'expérimentateur dans la genèse (ou la modification) des faits étudiés, car dans le paradigme réductionniste classique, les faits sont considérés comme présents dans une réalité intrinsèquement indépendante du chercheur. 

Le problème dans sa forme générale est le suivant. L’expérimentation est une action réglée qui crée une situation pour obtenir une réponse pratique objectivable à une question théorique. Tout le monde est d’accord sur ce sujet, mais curieusement le dogme classique n’en tient pas compte. Ne pas en tenir compte constitue une erreur épistémologique, car les conditions d’expérimentation sont des actes qui modifient l’objet étudié et le contexte de manière non négligeable. Ce que l’on observe, ce sont les effets de cette modification. Il est aberrant de prétendre que l’on observe la réalité « objective » telle qu’elle serait.

Dans le cas des sciences de l’homme, le problème prend une forme particulière, car, dans ce cas, l’action expérimentale n’est pas produite vis-à-vis d’un matériau inerte, mais vis-à-vis d’autres hommes. Ne pas en tenir compte produit plusieurs exclusions, plus ou moins admissibles, selon le cas considéré. 

Lorsque l’interaction de l’observateur avec le ou les sujets étudiés est de faible ampleur, elle peut être négligée. Dans ce cas, l’omettre est sans conséquence. Si l’influence de l’observateur et/ou du procédé d’expérimentation est forte, cette attitude n’est plus recevable, elle biaise les résultats. Or, il en est presque constamment ainsi dans les affaires humaines. L’observateur fait partie du système et une forte interaction se produit.  L’objectivisme mal placé qui le nie fausse les résultats. 

Mais, il y a plus en ce qui concerne l’homme, car certains faits n’existent que dans et par l’interaction. Lorsqu’il s’agit de faits qui dépendent entièrement de l’interaction, ces faits sont éliminés de l’étude, puisque l’on crée des conditions (expérimentales) qui les excluent. Comme ils sont en réalité présents et efficients, la véritable nature de la situation est niée et faussée. C’est une véritable méconnaissance de la situation qui est organisée par la négligence de l’interaction.

L’unicité de la pragmatique classique

Ces exclusions sont une conséquence de l’unicité de pratique dans la science classique : la seule est l’expérimentation. On l’applique donc, sans se demander si elle convient et si, par hasard, il n’y en aurait pas une autre, plus adaptée. Son adoption donne une scientificité mimétique : pour être scientifique, on imite ce qui a bien marché dans les autres sciences. 

La psychologie expérimentale est même à ce titre caricaturale. On assiste à une débauche d’expérimentalisme avec l’utilisation d’appareils sophistiqués par des techniciens en blouse blanche, comme pour apporter une preuve ostentatoire de scientificité. 

Les effets d’éviction ne viennent pas de l’expérimentation elle-même, mais de son utilisation abusive. Ce à quoi on a affaire, c’est à une extension sans précautions au domaine humain de la méthode expérimentale classique, qui y est inadaptée. Elle demanderait à être utilisée dans des cas précis et limités, laissant place à une autre pragmatique lorsque c’est nécessaire. 

La médecine qui utilise l’expérimentalisme classique en laboratoire, a su le faire, mais garde la clinique comme pragmatique pour le recueil des données concernant les personnes malades. Elle utilise une pragmatique mixte. 

3/ Les exclusions par choix ontologiques

Le matérialisme

Le dualisme ontologique rend problématique l’étude scientifique de ce qui fait la spécificité humaine : la pensée, le mental, les capacités symboliques, car elles sont attribuées à une substance spirituelle (par opposition à la substance matérielle). Ne peut être étudié scientifiquement que ce qui est naturel, c’est à dire la matérialité.

Pour l’humain, on va donc s’en tenir à la matérialité constitutive de l’homme. C’est ce qui donne la neurobiologie étudiant la seule chose possible dans ce contexte : le cerveau. Comme toutefois il est difficile de nier complètement l’existence de la pensée ou du mental, le matérialisme substantialiste les ramène à « l’expression d’un état particulier de la matière », un épiphénomène sans vraie réalité.

Ceci va dans le sens de l’expérimentalisme, vu plus haut, qui exclut le mental considéré comme aspect inobservable expérimentalement. Le choix ontologique du matérialisme réductionniste exclut de l’étude scientifique tout ce qui touche au mental et même ce qui ne l'est pas (le cognitivo-représentationnel qui peut être inconscient). 

C’est en synergie avec le principe de la science classique, qui veut ramener les niveaux d’existence complexes à des niveaux simples, considérant qu’ils sont ontologiquement supérieurs et que le type de connaissance y afférent est plus valide. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de ramener le psychologique au biologique. 

La conception matérialiste biologisante se résume dans cette phrase : le cerveau est un ensemble de circuits neuronaux qui s’organisent en réseaux pour traiter les entrées sensorielles, les relayer jusqu’au cortex, puis les traduire en sorties comportementales. On s’en tient à cela et l’on met de côté ce qui n’appartient pas à ce champ d’étude. Pour l’homme, cela fait beaucoup de choses qui sont exclues. 

Les réponses (« sorties ») comportementales automatiques du circuit neuronal existent, mais elles ne gouvernent qu’une partie des activités humaines, les comportements réflexes et automatiques. Dans ce cas, le point de vue réduit suffit. Dès que l’on aborde les comportements, il faut tenir compte d’autres niveaux plus complexes.

Le cerveau est, certes, d’un point de vue biologique, constitué par un ensemble de circuits neuronaux qui s’organisent en réseaux. Mais, le cerveau est aussi un centre de traitement du signal (de type biophysique et de type biochimique) à considérer de ce point de vue spécifique et surtout il est probable qu'un niveau de complexité supérieure existe.

Le renouveau éliminativiste

Qu’est-ce que l’éliminativisme ?

L’éliminativisme est une forme accentuée de réductionnisme ontologique. Plutôt que de considérer les états mentaux comme des épiphénomènes à expliquer par la réalité matérielle, ainsi que le fait le réductionnisme simple, le matérialisme éliminativiste préfère leur dénier toute existence. Pour cette doctrine, il faut éliminer ces états de notre ontologie, et chasser de notre vocabulaire les concepts et expressions qui renvoient à ces états (voir Guillemot, « Naturalisme et philosophie de l’esprit », Mémoireonline.com, 2007).

« Pour le « matérialisme éliminatif », les états mentaux ordinaires… ne désignent tout simplement rien, et ne sont qu'un mythe que nous projetons sur les structures propres à notre comportement (en ce sens, le béhaviorisme peut être aussi un éliminativisme) ou sur nos structures neuronales… Selon l'éliminativisme, une science future de l'esprit qui aura pu expliquer causalement en termes d'un vocabulaire neurophysiologique et ultimement physique l'ensemble de nos comportements, montrera que l'ensemble de notre psychologie populaire est une théorie fausse, au même titre que la théorie phlogistique ou la théorie de la génération spontanée » (Pascal Engel, Introduction à la philosophie de l’esprit).

Si l’on se place du point de vue éliminativiste, il n’y a rien d’étonnant à éliminer quelque chose qui n’existe pas, ou plutôt le langage énonçant ce qui n’existe pas. Il est légitime et utile de ne pas employer un langage inadéquat. Cet interdit vise la psychologie populaire, mais, par ricochet, les psychologies tenant compte du mental dont la psychanalyse.

Mais, si l’on se place d’un point de vue non éliminativiste, les contenus mentaux et la pensée existent. Alors, il est énorme de nier ces aspects humains, de prétendre supprimer les discours qui les véhiculent et dont ils dépendent et enfin d’éliminer les sciences qui tentent de les expliquer. Quand on aura éliminé tout cela, il restera de l’homme la part biologique qui le fait ressembler aux autres mammifères inférieurs, car il n’est pas exclu que les mammifères supérieurs aient des embryons d’états mentaux.

On peut remarquer que le matérialisme est choisi par défaut comme alternative au dualisme jugé erroné par Paul et Patricia Churchland. Le dualisme cartésien a dominé la pensée philosophique pendant trois siècles, si bien que, le refusant, Patricia Smith-Churchland dit choisir le matérialisme. Dans une conversation avec Lewin, elle avoue faire comme si le matérialisme était démontré (ce qui est bien sur impossible). Il est choisi comme la seule alternative possible au dualisme cartésien qu’elle refuse (Lewin R., La complexité, Paris, InterEditions, 1994). 

La critique 

Le refus du dualisme cartésien, tout à fait légitime à nos yeux, n’implique pas une ontologie substantialiste matérialiste. Quant à l’élimination de la psychologie évoquée par les Churchland, elle repose sur un raisonnement fallacieux qui sous-entend deux approches pour un même objet. 

L’idée du remplacement d’une théorie insatisfaisante ou d’une croyance populaire infondée par une théorie plus valide, concernant le même objet, est tout a fait recevable et même évidente. Ce qui ne convient pas, c’est de faire croire que la neurobiologie et la psychologie portent sur le même objet. Le faire croire justifie que la psychologie soit réduite (pour la psychologie béhavioriste) ou éliminée (pour la psychologie mentaliste). (Smith-Churchland P., Neurophilosophie, Paris, PUF, 1999). 

La volonté d’élimination est dangereuse car efficiente. En effet, les états mentaux et la pensée se fabriquent progressivement, et leur développement dépend du langage. Si on les interdit d’existence et si on supprime le langage correspondant, ils disparaîtront ou, au moins, se raréfieront. Nous sommes dans un domaine où, ce qui existe peut aussi ne pas exister, si on empêche sa construction ! Admettons que les éliminativistes finissent par avoir raison, quelle humanité aurons-nous ?

Il y a derrière cette attitude un enjeu idéologique qui est la chosification de l’homme. C’est une attitude qui n’a aucune justification, ni empirique, ni rationnelle. Elle trouve un regain de vigueur grâce aux découvertes en neurobiologie, science en pleine expansion. C’est la tâche du philosophe que de repérer les déviations idéologiques de la science et de les dénoncer.

4/ Qu’est-ce qui de l’homme est exclu ?

Les procédés d’exclusion

Parmi les productions humaines exclues, se trouvent la pensée, le sens, les conduites complexes finalisées, l’interaction relationnelle, le contexte social et culturel. Ces exclusions résultent de l’ensemble des présupposés de la science classique qui ont trois types d’effets : 

- Ils déplacent certains objets d’étude vers d’autres, par simplification.

- Ils provoquent des sauts, attribuant les explications d’un champ à un autre. 

- Ils éliminent certaines catégories de faits, remplacées par d’autres.

Le « reste », ce qui n’est pas pris en compte, ce qui est exclu, est laissé à la littérature. Le grave problème est que ce reste est non seulement très vaste, mais intéresse tout particulièrement l'humain.

Georges Politzer ironisait, en 1928 dans sa Critique des fondements de la psychologie, sur le psychologue expérimentaliste qui « se comporte aussi bêtement devant un homme que le dernier des ignorants » et dont la « science ne sert pas quand il se trouve devant l’objet de sa science ». C’est, qu’en vérité, la psychologie expérimentale n’a pas l’homme pour objet, mais ce qui peut faire l’objet d’une expérimentation. Le psychologue se trouve logiquement démuni devant ce qui n’est plus son objet ! Pour être utile et efficace, une connaissance ne peut éliminer de son champ la majeure partie des faits et réduire son objet à presque rien.

Ces exclusions ne sont pas justifiées

La prétention à imposer ce paradigme réductionniste n’est pas justifiée, car l’ontologie, la pragmatique, la gnoséologie utilisées sont inadaptées au domaine d’investigation. Or, c’est une exigence de la scientificité que d’adapter la méthode à l’objet d’étude. Le choix paradigmatique est erroné, car il exclut des aspects essentiels et spécifiques de l’objet d’étude.

Une partie des sciences de l'homme "ne font, dans une large mesure, que mimer les aspects extérieurs des sciences naturelles ; la plus grande partie de leur caractère scientifique a été acquis au prix d'une réduction de leur sujet d'étude et d'une concentration sur des problèmes relativement périphériques". (Chomsky N., Le langage et la pensée, Paris, Payot, 1968, p. 6). Ce rétrécissement produit une caricature de connaissance marginale et superficielle.

La croyance selon laquelle ce paradigme serait le seul, fait qu’on l’applique malgré tout, sous-entendant que ce qu’il exclut est sans importance. Or, ce qui est exclu est d’une grande importance et il convient, au contraire, de l’inclure dans une étude scientifique. Les sciences de l'homme et de la société demandent une base épistémique qui, tout en garantissant la scientificité, n’exclut pas du champ d’étude les aspects humains les plus spécifiques. Il faut un nouveau paradigme.

Plus globalement, ces doctrines véhiculent un mythe tout à fait particulier. Elles supposent un monde matériel dans lequel se meut un homme biomécanique, réagissant à des stimuli par des réponses déterminées par son câblage nerveux ou, au mieux, par l’intermédiaire d’une cognition, elle-même mécanisée sous forme syntaxique. C’est une vision de l’homme isolé, un homme sans culture, sans histoire et sans pensée autonome, un homme simplifié, réduit à son soubassement biocomportemental. Le réductionnisme débouche sur une anthropologie erronée et mutilante. Elle nie la spécificité humaine.

Par précaution

Notons bien, pour finir et éviter les procès d’intention, que nous n’affirmons pas que ces différentes attitudes inadaptées se rencontrent toutes en même temps ou soient le propre de certains auteurs. Donnons des exemples.

Le choix gnoséologique mécaniste du computationnisme ne s’accompagne pas d’expérimentalisme forcené, car il est plutôt appuyé sur la théorie. Certains cognitivistes, comme John Haugeland, dénoncent le béhaviorisme. L’expérimentalisme en psychologie se lie avec le réductionnisme biologique dans la tendance neurocomportementale, mais pas toujours. 

Henri Piéron, par exemple, fervent partisan de l’expérimentalisme en psychologie, a lutté contre le réductionnisme, car il défendait l’autonomie du psychologique. Wilhem Wundt (Wundt W., Principes de psychologie physiologique, 1874) et William James (James W., Principes de psychologie, 1890), fondateurs de la psychophysiologie, ne sont pas réductionnistes et défendaient l’idée d’une « causalité psychique ».

Les Churchland, dont nous critiquons le présupposé substantialiste matérialiste imposé comme choix ontologique absolu, professent des opinions qui, par ailleurs, nous semblent justes, telles que la recherche de scientificité, la critique du dualisme cartésien et de l’opposition nature/culture, ou encore le principe d’une interaction entre un individu et le monde.

Nous n’avons pas insisté sur les auteurs qui peuvent avoir individuellement une pensée nuancée. Notre propos est de cerner les tendances doctrinales qui "font paradigme" (au sens d’un modèle épistémique qui s’impose) et d’apporter des critiques dans l’espoir de susciter une évolution. Cette évolution pourrait se faire sur la base d’une épistémologie non-excluante, comme celle proposée dans l’article L'étude scientifique des champs complexes.

 

Bibliographie :

Chomsky N., Le langage et la pensée, Paris, Payot, 1968.

Fraisse P., Florès C., « Perception et fixation mnésique », L’année psychologique, t. LVI, 1.

Imbert M., Traité du cerveau, Paris, Odile Jacob, 2006.

Guillemot, « Naturalisme et philosophie de l’esprit », Mémoireonline.com, 2007.

Lewin R., La complexité, Paris, InterEditions, 1994.

(Piéron H., Psychologie expérimentale, Paris, Armand Colin, 1939.

Smith-Churchland P., Neurophilosophie, Paris, PUF, 1999.

Wundt W., Principes de psychologie physiologique, 1874) et William James (James W., Principes de psychologie, 1890

 


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