Pour un paradigme scientifique pluraliste
- adapté aux sciences humaines et sociales -

 

JUIGNET Patrick

 

Les sciences humaines et sociales, depuis leurs débuts, oscillent entre l'affirmation de leur singularité ou leur assimilation à des sciences naturelles. Une épistémologie pluraliste permettrait de préserver cette singularité indéniable, tout en les intégrant harmonieusement et sans clivage au sein de l'ensemble des sciences.

 

Pour citer cet article : 

JUIGNET Patrick. Pour un paradigme scientifique pluraliste, adapté aux sciences humaines et sociales. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015. http://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/methode-et-paradigme-des-sciences-humaines/128-paradigme-scientifique-pluraliste

 

Plan de l'article :


  1. Les principes généraux proposés
  2. Les domaines d'étude possibles
  3. Les enjeux scientifiques et philosophiques
  4. L'intérêt du pluralisme

 

Texte intégral :

1. Les principes généraux proposés

L’étude de l’homme n’est pas "à part"

L’étude de l’homme peut découler d’une conception épistémologique d’ensemble qui concerne toutes les sciences et pas seulement les sciences humaines et sociales. Étrangère au substantialisme, cette épistémologie repose sur l'idée d'une pluralité du réel explicitée par l’idée d’organisation. On peut concevoir le monde comme un engrènement continu de niveaux d’organisation et d'intégration.

La manière de comprendre le monde s’applique à l’homme qui fait partie du monde. En ce qui le concerne, envisager une pluralité de niveaux d'existence évite les problèmes sans solution du rapport matière/pensée ou corps/esprit. Nous abandonnons complètement ces oppositions pour leur substituer la continuité rendue possible par l'idée de mode d'existence de niveaux d’organisation enchevêtrés. L'étude de l’homme et celle du social peuvent s’inscrire au mieux dans cette conception.

D'une manière tout à fait classique, nous considérons la science comme une activité à visée de connaissance vraie et efficace, et qui, pour atteindre ce but, se soumet à des contraintes spéciales. Ces exigences concernent la validité interne (cohérence, rationalité) et la vérification empirique. Mais, la manière de réaliser ces exigences varie d'une science à l'autre, car chaque domaine d'étude demande une adaptation de la méthodologie.

Le monde est diversifié

Le réel est séparable en modes d'existence divers procédant les uns des autres (voir l'article : Une ontologie pluraliste est-elle envisageable ?). Les modes d'existence sont assimilables à des niveaux de complexité supérieure qui s'engendrent probablement les uns les autres par des degrés d’organisation supplémentaires. Mais, qu'elle qu'en soit la raison, l'important c'est qu'il y ait une pluralité du réel. Chaque mode d'existence, chaque champ du réel produit des faits repérables et étudiables par un type de science.

Notre épistémologie se fonde sur l'idée que les domaines d'études scientifiques concernent simultanément les aspects ontologiques, épistémologiques et empiriques. Un champ du réel constitutif du monde se manifeste par des faits particuliers qui peuvent faire l’objet d’une étude scientifique ou, autrement dit, chaque mode d'existence se manifeste par des faits qui sont étudiés par une science. Elle s'individualise, car, une fois au cœur du domaine considéré, les propriétés factuelles sont caractéristiques. Évidemment, certaines sciences sont mixtes, à cheval, sur plusieurs domaines qu'elles ne peuvent spécifier.

L’homme est dans le monde et son étude n'est pas fondamentalement différente de celle des autres aspects du monde. Mais, l'homme est complexe, si bien que son étude concerne de nombreux domaines interdépendants et donc de nombreuses disciplines scientifiques. Certaines de ces disciplines demandent des principes spécifiques qui doivent être adaptés à l'objet d'étude. En ce qui concerne l'étude de l'homme, nous aboutissons à l'idée d'une pluralité de disciplines selon une pluralité de méthodes, car l'homme est concerné par toutes les formes d'existence présentes dans le monde.

Partant de ce principe, l’homme peut faire l’objet de cinq grands types d’études scientifiques que nous allons voir au paragraphe suivant. Les regroupements proposés n'ont rien d'originaux, ils sont issus de la tradition scientifique. La distinction de ces domaines est fondée sur les propriétés centrales de chaque niveau qui donnent un type d’étude spécifique et sur la nécessité d’avoir un repérage utilisable facilement. On pourrait en concevoir d’autres.

2. Les domaines d'étude possibles

Le domaine physique

Certains diront qu’il est inintéressant de noter l’appartenance de l’homme au champ de la physique. Ce n’est pas notre avis, car rien ne doit être exclu par principe. L’homme doit être vu dans sa globalité si l’on veut pouvoir situer les domaines d’étude correctement. Ce niveau physique est celui où la complexité structurelle est la plus faible. La physique recherche les éléments de moindre complexité, elle tend vers le simple et le mathématisable. À l’intérieur de ce champ, le même type de lois reste valide et elles peuvent se déduire les unes des autres.

Le niveau d’organisation physique est tout à fait pertinent pour l’étude de l’homme comme en témoigne l’imagerie médicale dont les procédés sont tous physiques. Ils sont fondés sur l’émission et l’absorption de rayonnements de divers types. L’imagerie médicale basée sur la physique donne accès à des types d’organisation bien supérieurs à celui des atomes et molécules comme ceux de l’anatomie et du fonctionnement physiologique. Il est tout à fait important de le rappeler afin de bien noter la continuité qui existe entre tous les niveaux et de n’en exclure aucun, car ils sont liés, interdépendants et en continuité les uns avec les autres.

Le domaine chimique

Le niveau chimique se définit par l’association d’atomes formant des molécules qui ont des propriétés qui leur sont propres. Elles ne sont pas réductibles à celles des atomes (même si on peut tenter de les expliquer à partir du niveau atomique). Les propriétés chimiques ne naissent que lorsque plusieurs atomes organisés entre eux interagissent. En deçà, elles n’existent pas.

À un degré de complexité structurelle supplémentaire, nous rencontrons la chimie organique dans laquelle nous avons affaire à des molécules composées d’un grand nombre d’atomes, dont certains sont spécifiques (comme les chaînes de  carbone et l’azote ou les radicaux oxygène-hydrogène). Ces composés plus gros sont produits par le vivant.

Les molécules organiques peuvent elles-mêmes s’associer en macromolécules présentant d’autres propriétés liées à leur configuration spatiale, à l’ordre d’agencement des molécules constituantes. Nous avons alors affaire à un type de faits et de propriétés qualifiés de biochimiques.

Ces organisations chimiques, de la plus simple à la plus compliquée, se manifestent par des faits spécifiques étudiés par différentes disciplines chimiques. Mises ensemble, elles constituent un vaste champ dont l’homme est tributaire, car la chimie est nécessaire à la vie. Les dérèglements partiels des processus biochimiques produisent des maladies qui concernent l'homme.

Le domaine biologique

Ce champ se définit par l’existence d’entités remarquables dont la plus simple est la cellule et la plus complexe les sociétés d’individus, ensembles présentant tous une unité et une autonomie au moins partielles.

L’organisation des molécules en organites, membranes et finalement cellules, entraîne l’apparition de nouvelles propriétés bien plus sophistiquées, qui changent de nature. Puis, les cellules s’organisent en tissus, puis les tissus en appareils qui produisent des actions coordonnées à celles des autres appareils. Enfin, l’individu interagit avec son environnement selon des capacités qui n’ont plus grand-chose à voir avec les propriétés cellulaires.

Le vivant a la particularité de se reproduire, c’est-à-dire qu’il n’y pas de réagencement spontané possible de l’organisation très complexe qui le constitue. Il faut une mémoire de cette organisation qui en guide la réalisation à chaque génération. Cette mémoire, on le sait depuis le XXe siècle, est portée par l’ADN. Or, l’ADN se caractérise par un agencement de quatre bases azotées (adénine, guanine, cytosine, thymine) qui constitue un code signalétique dirigeant le développement individuel. C’est une méta-organisation enchâssée dans l’organisation.

Le champ biologique est spécifique du vivant et l’homme est assurément un vivant. Cette appartenance au vivant se manifeste dans les fonctions organiques de base, mais aussi dans nombre de comportements qui sont liés à la vie et à son maintien.

Le domaine neurobiologique

Les êtres vivants, à partir d'un certain degré de complexité, possèdent un système nerveux. Ce dernier a une structuration propre et un fonctionnement qui produit et traite des signaux électro-biochimiques (influx nerveux et neuromédiateurs). Ces aspects peuvent être inclus dans le champ biologique général, mais les signaux nerveux demandent un mode d’étude spécial, la neurophysiologie. Elle donne des modèles de la transmission et de l’organisation de ces signaux par séquençages, regroupements, régulations, aiguillages, etc.

Chez l’homme, l’appareil neurobiologique se complexifie dans l’encéphale, si bien que l'interaction des signaux présente une dynamique propre encore mal explorée. Un nouvel ensemble architectural et fonctionnel, de degré de complexité supérieure, apparaît. Pour le modéliser il faudrait une neurophysiologie affinée grâce à la théorie du traitement du signal. Elle est encore à construire, mais s’amorce grâce à la modélisation informatique des propriétés de traitement du signal présentes au sein du système nerveux. Cette neurosignalétique, qui concerne tous les animaux pourvus d’un système nerveux, prend une ampleur particulière avec le cerveau humain d’une bien plus grande complexité.

Le domaine psycho-cognitivo-représentationnel

Le niveau psycho-cognitivo-représentationnel naît du précédent, le niveau neurobiologique, par l’organisation interactive des systèmes de traitement du signal. Se crée ainsi un niveau supplémentaire qui a une autonomie et possède des propriétés qui lui sont propres. L’émergence se fait lorsque les systèmes neurosignalétiques se synthétisent pour constituer des entités nouvelles (représentationnelles) qui vont à leur tour se coordonner entre elles.  Ce niveau n’est pas uniforme et a lui-même divers degrés de complexité et divers types d’organisation qui demandent des modalités d’étude appropriées.

Les nouvelles entités représentationnelles se mettent en relation de telle sorte que cette relation puisse être mémorisée, traitée, et à nouveau mise en relation avec d’autres. Ainsi, se constitue la représentation dans sa forme primitive, son niveau premier. L’existence de la représentation est purement organisationnelle (et non substantielle). Elle existe de par l’autonomisation et la stabilisation des systèmes de ce niveau.

Deux modalités d’études sont envisageables. Celle qui, partant des faits de type cognitif et représentationnel empiriquement constatés, théorise les systèmes qui les ont générés et celle qui, partant du champ neurobiologique/neurosignalétique, cherche à définir l’émergence des systèmes représentationnels. La jonction entre la théorie neurobiologique et théorie du cognitivo-représentationnel est un horizon lointain de ces recherches, mais elle serait utile pour expliquer avec précision le type de relation entre les deux champs et le mode d’émergence du second à partir du premier.

Passé le premier niveau de constitution des éléments cognitifs et représentationnels, il faut envisager des strates successives et la combinaison des systèmes cognitifs et représentationnels entre eux pour arriver jusqu’aux informations complexes, telles que celles qui nous donnent une représentation du monde. Il est impossible de dire combien de strates et de systèmes différents il faudra considérer, mais c’est probablement beaucoup. C'est la tâche de la psychologie.

Le domaine social

La société et ses grandes transformations historiques constitue un champ supra-individuel. Une multitude d'individus forme quelque chose de plus et quelque chose d'autre que leur simple addition. La société n'est pas un amas d'individus, mais un ensemble d'interactions qui existent par elles-mêmes. L'organisation sociale se crée du fait de l'interdépendance fonctionnelle entre les hommes et entre les groupes sociaux.

La société est un ensemble organisé et hiérarchisé. Elle a un aspect économique (l’organisation du travail, les moyens de production, les capitaux),  elle comporte des  rapports sociaux (interactions, hiérarchies, dépendances), des aspects symboliques  (lois, institutions, idéologies). Elle émerge en tant que telle par la formation de "collectifs" (ensembles fonctionnels stables reposant sur des liens, des rôles, des dépendances entre individus) dans les domaines de la parenté, de l’économie, du pouvoir ou de l’appartenance. Plus précisément, le social tient à la présence d'entités collectives et à l’interaction de ces collectifs dans ces quatre domaines interdépendants. La formation d’un collectif est toujours médiatisée par le niveau cognitif et représentationnel.

La formation d’entités spécifiques, les collectifs, permettent d'évoquer un réel social, existant vraiment et c'est la tâche des sciences sociales que de l'étudier. Quant à l'interaction entre le social et le cognitivo-représentationnel il apparaît si l'on considère la culture et la transmission des savoirs, les lois morales et sociales, les conduites finalisées collectives.

3. Les enjeux scientifiques et philosophiques

Qu’est-ce qui change avec cette proposition ?

Si l’on adopte cette conception par champs, il s’ensuit que l’homme peut faire l’objet de six grands types d’études scientifiques toutes légitimes. Par contre, les objets et les méthodes d'étude de chaque champs seront nécessairement bien différents. De plus, apparaît la nécessité d'études interdisciplinaires concernant la manière dont se différencie un champ d’un autre et les interrelations qu’ils entretiennent.

On peut ainsi concevoir une répartition des tâches pour toutes les sciences concernant l'homme, ainsi qu'une possibilité d’articulation entre elles. Les sciences de l’homme et de la société (que l'on peut qualifier de psychologiques et sociales) ne sont pas séparables des autres, car leur domaine est en continuité avec ceux des sciences classiques : physiques, chimiques et biologiques. Globalement, une clarification concernant le positionnement traditionnel des diverses sciences de l’homme s'opère. Elles se répartissent en trois champs liés entre eux et interdépendants, quoique bien différenciés : le champ biologique (et particulièrement neurobiologique), le champ cognitif et représentationnel, et enfin le champ social.

Une nouvelle anthropologie philosophique

Le domaine psycho-cognitivo-représentationnel est habituellement repéré par des notions aussi diverses et contradictoires que celles d’âme, d’esprit, de langage, de signification, de sémantique, de pensée, d’idée, de mental, de psychologique, de psychique, de représentation, de symbolique. Ces notions sont si hétérogènes qu’on ne sait laquelle employer. Nous espérons, avec le concept de champ cognitif et  représentationnel, amener une unité et une légitimité ontologique qui permette de mieux situer et mieux étudier la spécificité de l’homme.

Si le propre de l’homme tient dans sa capacité à penser, créer, traiter et transmettre du savoir, cette capacité ne place pas l’homme à part, hors du monde. Dans le cadre de l’ontologie proposée, elle est générée par le niveau psycho-cognitivo-représentationnel, qui est en lien continu avec les autres modes d'existence de l'homme et en particulier neurobiologique. Si l'homme a bien pour caractéristique essentielle de vivre en société, la société comme mode d'existence autonome est en lien continu avec le niveau cognitif et représentationnel (ce qui a entre autre été repéré par le concept symbolique grâce aux travaux de Claude Lévi-Strauss). L’homme est exempt des coupures traditionnelles corps/âme, esprit/matière, psyché/soma, nature/culture, individu/société.

De l’épistémologie des champs découle une anthropologie qui place l’homme dans le monde en tant qu’être vivant organisé, auquel un degré d’organisation particulier, que nous nommons cognitivo-représentationnel, donne des capacités intellectuelles et relationnelles spécifiques, et un degré d'organisation social donne des capacités collectives hors normes par rapport aux autres espèces. Cette conception voit en l’homme un être en continuité avec le monde.

Le réductionnisme, qui nie l’existence du niveau cognitif et représentationnel, est une erreur, mais le « surductionnisme », qui l’idéalise, l’est tout autant. Les deux aboutissent à des visions parcellaires, sans perspective, qui provoquent des querelles par l’exclusion abusive de champs disciplinaires déclarés indésirables et le refus de considérer les points de vue apportés par ces champs.

Cette partition épistémique non-excluante a aussi pour intérêt de permettre une pratique adaptée. L’exclusion de certains champs conduit à rapporter à d’autres (de manière inadaptée) les déterminations correspondant aux faits constatés, ce qui ne peut avoir que des conséquences fâcheuses. C’est malheureusement inévitable si l’on ignore de quel champ vient la détermination prévalente.

Contre le réductionnisme

Le courant de pensée  matérialiste naturalisant, puissant à l’heure actuelle, nie l’existence du champ cognitif et représentationnel. Il culmine avec le behaviorisme neuronal pour lequel l’activité humaine se résoudrait à des comportements gouvernés par l’activité neuronale. Autrement dit, le comportement humain serait explicable en faisant référence uniquement au champ biologique. Nous ne nions absolument pas l’existence d'un déterminismpe biologique, mais il est très insuffisant. Sur le plan factuel, en plus des comportements, on constate des conduites finalisées et des activités cognitives, tant individuelles que collectives. Ces aspects ne peuvent être déterminés par le niveau neurobiologique, car leurs caractéristiques montrent qu'ils y sont hétérogènes.

Concernant le social, la sociologie réductionniste voudrait le ramener à une base économique (l’organisation du travail, les moyens de production, les capitaux) sur laquelle s’édifierait le reste :  les rapports sociaux, qui eux-mêmes génèrent des superstructures telles que les lois, les institutions, les idéologies)(Lefebvre H., La vie quotidienne dans le monde moderne, Paris, Gallimard, 1968, p. 64). La tendance réductrice matérialiste ramène l’essentiel à la base économique. Il ne serait pas conséquent de nier l'importance de l'économie, mais la société ne peut s'y réduire et la formation des diverses entités collectives qui la composent demande d'autres composants tout aussi importants.

Contre le « surductionnisme »

Le terme barbare "surductionnisme", formé sur le modèle de "réductionnisme", désigne la volonté de surévaluation, d’exhaustion, du niveau cognitivo-représentationnel. On a affaire à une transcendantalisation abusive de ce niveau, généralement conçu comme une substance extra-naturelle, quand ce n’est pas surnaturelle, nommée âme ou esprit.

Nous voyons deux causes au surductionnisme, l’une philosophique et l’autre psychologique. La cause philosophique est le substantialisme qui conduit à supposer une substance pour donner un fondement ontologique à ce niveau. La cause psychologique est la fragilité narcissique de l’homme qui le pousse à se valoriser en se dotant d’une supériorité fondamentale.

Adopter une ontologie de la substance aboutit aux dualismes qui ont alimenté la philosophie de Platon à Descartes et entraîne la supposition d’une substance pensante et d’un sujet extra-mondain. C’est pourquoi nous évitons absolument d’employer les termes de sujet, d’esprit ou d’âme qui sous-entendent toujours un substantialisme et forgent inévitablement un dualisme. L’esprit se retrouve alors hors du monde (naturel, corporel, matériel), monde que le sujet connaît par contemplation ou cogitation.

Une ontologie pluraliste et non substantialiste permet d’éviter la surévaluation de la capacité humaine à penser, inventer et connaître le monde. L’homme est dans le monde et il n'y a pas de coupure entre lui et une partie supposément naturelle du monde. Notre propos mène à intégrer les conduites, la pensée et l’intelligence humaine dans le monde et à poser que leur étude empirique et scientifique est possible, à l'égal de celle des autres aspects du monde.

Dépasser la limitation positiviste

La conception positiviste de la science suppose qu'elle est produite par l’esprit de l’homme étudiant une nature qui lui serait extérieure. Dans ce cadre, l’argument positiviste du sujet qui ne peut se regarder lui-même est juste. Mais, il repose sur un fondement erroné, supposant un esprit  pourvu d'un point focal (le sujet) étudiant un monde objectif naturel. Cette épistémologie présente de graves insuffisances.

La science est une praxis complexe mise en jeu par des agents (le collectif des chercheurs) qui font nécessairement partie du monde. Certes, ils utilisent leur propre fonctionnement cognitif, mais cela aboutit ni à les exclure du monde ni à rendre impossible une étude de l'homme, car il n’y a pas d’identité entre la science et son objet d’étude.

Le fonctionnement représentationnel est de plain-pied dans le monde et les faits qu’il produit sont dans la réalité. Les aspects psychologiques, cognitifs et sociaux peuvent faire l’objet d’une approche scientifique à l’instar des autres aspects constitutifs de l’homme. Il suffit d’une méthodologie qui leur soit adaptée.

4. L'intérêt du pluralisme

Étudier l'homme demande une épistémologie qui permette de conjuguer une pluralité de domaines et de méthodes. La diversité des champs du réel qui concernent l'homme, demande à considérer et à conjuguer tous les domaines scientifiques concernés, sans exclusion. L'épistémologie proposée permet à chaque domaine de s’articuler aux autres, car il n'y a pas de coupure ou de disjonction entre les champs du réel concernés. Il faut aussi considérer une pluralité de méthodes car, selon le domaine scientifique, la méthode appropriée sera différente.

Les sciences humaines et sociales sont harmonisables avec les autres domaines scientifiques, sans contradiction, et sans qu'il y ait besoin de les "naturaliser". Elles sont des approches du monde au même titre que les autres sciences, car l'homme est dans le monde. Il a des spécificités qu'il faut reconnaître, mais elles ne font pas de lui un être à part. L'anthropologie philosophique qui en découle est celle d'un homme participant de la diversité du monde.

 


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