L'homme dans le monde

 

JUIGNET Patrick

 

Peut-on penser sans absurdité un homme sans corps, ni esprit, un individu humain autonome, mais sans dualité, qui participe du monde, qui y est présent sans extériorité possible, bref, un individu humain "enchâssé" dans le monde ? Est-ce possible sans passer par la réduction matérialiste ? C'est ce que nous allons tenter de voire en posant notre raisonnement sur la base d'une ontologie pluraliste.

 

Pour citer cet article : 

JUIGNET Patrick. L'homme dans le monde. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015.  https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/homme-humain-et-humanite/163-homme-dans-le-monde

 

Plan de l'article :


  1. Un homme qui n'aurait ni corps, ni esprit ?
  2. Considérations ontologiques
  3. Un homme rendu à lui-même

 

Texte intégral :

1. Un homme qui n'aurait ni corps, ni esprit ?

Le corps et l'esprit sont des mots du vocabulaire ordinaire qui sont indispensables pour se repérer et communiquer au quotidien, mais, dans une perspective savante, ne constituent pas des concepts utiles. Tout au contraire ils produisent une opposition nuisible pour la compréhension de l'homme et de la société. Cette conception ordinaire n’a aucun intérêt du point de vue savant (philosophique ou scientifique), car elle entraîne la pensée vers des impasses et des confusions.

Nous proposons une autre conception, celle d'un homme pluridimensionnel associant la dimensoin biologique, à deux autres : cognitive et sociale. Pour comprendre cela, il faut admettre un pluralisme ontologique, c'est-à-dire que le réel n'est pas uniforme et homogène, mais pluriel. Cette conception ontologique plurielle s'appuie sur les concepts d'organisation et d'émergence qui permet de désigner et hiérarchiser des niveaux imbriqués les uns dans les autres et procédant les uns des autres. Du biologique au social, tout se tient et rien ne peut être éliminé. Les niveaux d'organisation, biologique, cognitif, et social, forment des modes d'être enchevêtrés en interaction les uns sur les autres. S’il y a une légitimité à les individualiser, c'est parce qu’ils ont chacun une spécificité. Concevoir leurs relations est difficile et demandera beaucoup de temps. 

La pensée et ses créations (mythe, idéologie, récit, philosophie, science) ne sont pas autonomes, indépendants. Ce ne sont pas les composants d’une substance spirituelle flottant dans le supra-monde des idéalités qui descendraient jusqu'à nous. Ils sont produits par les êtres humains. Ceci étant admis, il y a un âpre débat pour désigner ce qui les génère. Pour les naturalistes, c’est le fonctionnement neuronal. Cette hypothèse n'est pas fausse, mais elle est très insuffisante. Il est plus cohérent de supposer un niveau d’organisation de complexité supérieure à celle du niveau neurobiologique, qui se structure en un appareil cognitif. Il émerge chez l'homme à partir d'un certain degré de maturation (et peut-être aussi chez les animaux supérieurs, mais de manière très rudimentaire).

Ce niveau se définit comme l'ensemble des éléments et processus supportant les capacités permettant de générer les conduites intelligentes, finalisées, symboliques, langagières et logico-mathématiques. C'est un mode d'organisation et d’intégration auquel il est légitime de supposer une existence réelle (voir les arguments dans l'article Le cognitif est-il le propre de l'homme ?). Ce jugement d'existence constitue une thèse ontologique qui se prononce sur le réel constitutif de l’homme et récuse la réduction matérialiste, sans faire appel au spirituel. Elle s'oppose à l'homme neuronal, comme à l'homme spirituel, en proposant un homme pluridimensionnel à qui sa constitution donne les capacités de penser, transformer, inventer, de se forger un environnement socioculturel.

Cette proposition trace une voie qui s’écarte du socle dualiste de la modernité. Elle rompt l’écartèlement de l’homme entre transcendance et nature et évite ainsi la dichotomisation des savoirs entre sciences de la nature et philosophie de l’esprit, caractéristiques de la pensée moderne. Notre propos aboutit à la résorption du spirituel, notion ordinaire floue, vague et sujette à toutes les vicissitudes interprétatives, dans un homme unifié producteur de sa pensée, de son intelligence et de ses folies. Elle n’apporte pas de réponse au problème corps-esprit, elle l’évince pour en poser d'autres plus heuristiques, car susceptibles de trouver une réponse : comment le niveau cognitif et représentationnel (cognitivo-représentationnel) émerge-t-il chez l’homme ? Comment le niveau social émerge-t-il par la constitution de collectifs entre humains ?

Penser, communiquer, interagir avec les autres, ne renvoie pas à une capacité particulière, mais à plusieurs, intervenant ensemble. Le traitement cognitif intègre diverses capacités intellectuelles (mémoire, raisonnement, jugement, langages de divers types), mais aussi affectivo-pulsionnelles et des déterminations sociologiques (massives, mais qui passent souvent inaperçues compte tenu des clivages disciplinaires en cours). Le tout s'intègre et se fond pour produire les discours, pensées et attitudes. Cette intégration demande l'intervention de nombreux systèmes et peut concerner la totalité de tous les systèmes. On arrive à quelque chose d'immense et ramifié, sans limites précises. Du coup, il faut envisager une certaine indétermination, car la multiplicité des interactions, la possibilité de choix équipotents, ne permet pas d'envisager un déterminisme strict.

C’est un domaine où règne une relative indétermination. En effet, les processus mis en jeu sont nombreux dès le départ, puisque les éléments de base sont des complexes qui ne restent jamais isolés et se lient à d’autres, puis se transforment dynamiquement. Les processus sont pris dans un jeu de renvois multiples. Chacun des domaines factuels considérés (psychologique et social) est régi par les régularités de fonctionnement qui lui sont spécifiques. Dans ces circonstances, la réfutation au sens de Popper est difficile, car, s’il n’y pas de déterminisme strict, il n’y pas de prédiction précise possible. On dira que c’est une porte ouverte aux fantaisies. C’est exact, mais une porte ouverte n’est pas nécessairement franchie et si certains l'ont fait, rien n’oblige à les suivre. Les sciences humaines peuvent aussi s'efforcer à la rigueur, même si c'est difficile.

2. Considérations ontologiques

Le niveau cognitvo-représentationnel génère les différentes formes de pensée, dont les produits objectivés forment la culture et permettent la socialisation. La socioculture constitue un environnement différent de l'environnement naturel, un néo-environnement qui distancie les humains de la nécessité immédiate. Ainsi, une vaste nébuleuse sociale et culturelle enveloppe l'homme de sa naissance à sa mort qui diffère selon les régions et qui évolue au fil du temps.

La désignation d'un réel spécifique ne se fait pas exactement de la même façon pour le cognitif et le social, bien que, dans les deux cas, le principe soit le même. A partir de la constatation d'un domaine factuel homogène, il parait légitime de considérer qu'il y existe un réel correspondant qui en explique la persistance et la force déterminante. Nous nous trouvons dans cette configuration pour les deux domaines étudiés.

Pour le cognitivo-représentationnel, cela revient à désigner une entité en l'homme qui génère la pensée et les actions intelligentes. Deux entités sont candidates, le niveau neurobiologique et le niveau cognitivo-représentationnel . Les caractéristiques factuelles du domaine considéré sont en faveur du second. Corollairement, cette hypothèse tient sur le fait que les caractéristiques connues du neurobiologique ne sont pas propres à expliquer les faits considérés. La désignation du réel du social se fait aussi par la négative et vient du fait que généralement on s'accorde pour admettre que les actions individuelles psychologiquement déterminées (c'est-à-dire conjointement par le biologique et le cognitif) ne sont pas suffisantes pour faire une société.

Mettre en évidence le niveau cognitif et le niveau social, ce n’est pas reléguer le biologique ou le minimiser. L’homo sapiens est du genre homo, au sens où c’est un vivant parmi les autres. Mais, à un moment donné de son évolution, il est devenu sapiens, c’est-à-dire a acquis une spécificité d’espèce et il s'est mis à vivre en groupe formant des sociétés de plus en plus vastes et complexes. Pour autant, il n’a pas perdu son être biologique. Pour nous, l’homme est bien un vivant pris dans l’évolution et dont l'être participe du niveau biologique. De ce point de vue, nous sommes d’accord avec le naturalisme. La divergence vient lorsque nous supposons l’émergence du niveau psycho-représentationnel, et ce, d'autant plus que celui-ci sert de médiation aux collectifs constitutifs du niveau social, qui a lui-même une autonomie.

Les conduites humaines façonnent l’environnement d’une manière qui est sans équivalent dans le règne animal. L’homme ne vit pas dans la nature, il vit dans l’environnement social et culturel qu’il a forgé. De plus, de nos jours, il est plongé dans des contraintes économiques et techniques de plus en plus fortes, qui le façonnent en retour. L’homo est donc relativement bien nommé sapiens, si par ce qualificatif de sapiens, on entend ses capacités de connaissance et d’action intelligente. Par contre, ses capacités cognitives ne le rendent ni sage, ni prudent, ni avisé, comme la traduction de sapiens le suggère. Son fonctionnement cognitif peut se faire selon une pensée imaginative irrationnelle qui lui sert à déguiser son existence  (1).

Pour Edgar Morin, « ce qui caractérise sapiens, ce n’est pas une réduction de l’affectivité au profit de l’intelligence, mais au contraire une véritable éruption psycho-affective, et même le surgissement de l’ubris, c’est-à-dire de la démesure » (2). Le terme d’homo demens suggéré par Edgar Morin présente l'inconvénient d'assimiler l’irrationalité et l’imagination au négatif de la démence. La puissance imaginative peut aussi bien être au service des pulsions destructrices que des pulsions de vie, et la capacité de régulation peut apporter aussi bien l’harmonie sociale que l’oppression par des normes excessives et inadaptées. Il n’y a donc pas de fatalité du rationnel ou de l’irrationnel.

Notre thèse permet de situer les champs du réel constituant l'homme en tant que vivant, pensant et social. C'est par là que la modernité peut sortir de l'impasse créée par la fausse alternative entre l'idéalisme et la réduction naturalisante de l'homme et de la société. Notre formule provocatrice d'un homme qui n'aurait ni corps ni esprit s'explique par le fait que l'on peut penser l'homme sans cette opposition simplificatrice, c'est-à-dire le penser selon tous les niveaux d'organisation identifiés à ce jour, physicochimique, biologique, psychologique et social, qui sont en continuité et en interaction constante les uns avec les autres. C'est la proposition d'un homme pluridimensionnel.

3. Un homme rendu à lui-même

L’hypothèse ontologique de niveaux d’organisations autonomes évite les positions métaphysiques concernant les capacités intellectuelles humaines (soit leur surélévation transcendantale ou spirituelle, soit leur réduction matérialiste) et l'existence de la société. Le réductionnisme matérialiste, comme l’idéalisme, sont deux manières de nier l’existence du niveau cognitif et représentationnel et du niveau social, soit en les ramenant à des processus matériels, soit en les transcendant comme présence d'un Esprit. Ce sont deux manières de rendre l’homme étranger à lui-même, de le déposséder de ce qu’il est. Avec l'hypothèse des niveaux d'organisation, on passe d'une affirmation métaphysique, celle de l'existence de l'Esprit ou de la Matière comme substances s'incarnant en l'homme ou dans la société, à un problème qui peut trouver une solution, celui de l'émergence de niveaux d'organisation de complexisté croissante.

Nous pouvons maintenant reprendre l'argumentation que Gilbert Ryle développe dans son livre phare, La notion d'esprit. Si on change les termes corps et esprit qu'il utilise, par niveau biologique et niveau cognitif tout en gardant son raisonnement, la conclusion à tirer sera alors bien différente de la sienne. Ainsi : « Puisque le corps humain est une unité complexe et organisée, l’esprit humain doit […] être une autre unité, également complexe et organisée » devient : le niveau biologique est complexe et organisé, le niveau cognitif est également complexe et organisé. Les deux sont à l’origine des conduites humaines. Il n’y a ni mystère ni fantôme immatériel. « De mon argumentation il suivra également que l’idéalisme et le matérialisme sont des réponses à des questions mal posées » (3).

Nous souscrivons au propos de Gilber Ryle. Une ontologie de l’organisation n’a pas les inconvénients qu'il dénonce. Elle en a peut-être d'autres mais elle est, au moins pour un temps, intéressante car elle évite les impasses des ontologies modernes. Elle permet de rendre à l'homme ce qui lui appartient et, par là, s'inscrit dans un récit de réappropriation humaniste. L'homme pluridimensionnel est un homme rendu à lui-même, car délivré du transcendantalisme, comme du matérialisme. Le même raisonnement vaut pour le social. Les faits spécifiquement sociaux peuvent être attribués à quelque chose, à la réalisation de l'Esprit (Hegel) ou à la somme des actions individuelles. Mais, il est bien plus plausible qu'ils soient le fait de "collectifs" qui, une fois en place, interagissent entre eux et déterminent les conduites des personnes qui y participent. Notre ontologie permet d'attribuer au social une existence en tant que niveau d'organisation ayant une autonomie.

La modernité considère que l’homme est un vivant, un être biologique et, à ce titre, il rentre dans le règne animal sous l’espèce homo et le genre sapiens. Mais, de plus, l’homme pense, se représente, imagine, invente, il est conscient de son existence, il agit selon des intentions. D’où viennent ces capacités spécifiquement humaines ? Deux thèses s'affrontent. Soit il faut les attribuer à quelque chose comme l'Esprit, soit à la substance matérielle. Ces deux points de vue opposés et leur affrontement sont caractéristiques de la modernité.

Il est possible d'esquiver les deux métaphysiques concurrentes, idéaliste et matérialiste, grâce à une vision pluraliste du réel. On peut, en effet, considérer le réel selon une pluralité de niveaux d’organisation/intégration, que les connaissances empiriques explorent successivement. La machine de guerre réductionniste s'avère inutile, car il n’y a aucune nécessité à réduire les niveaux de complexité supérieures. La pensée philosophique atomistique/analytique n’est adaptée, ni à l’homme, ni à la société. Les éléments du réel les plus simples dans ces domaines (et probablement en général) sont toujours des ensembles complexes organisés, structurés.

La formation par émergence des niveaux d'organisation ne créée pas un réel stratifié, mais une imbrication complexe, car les niveaux sont internes les uns aux autres. Le niveau physique est présent partout, et, sous certaines conditions, se forment dans le monde les niveaux, chimique, puis biochimique, puis biologique, puis cognitivo-représentationnel, puis social. Du point de vue épistémologique, il s'ensuit que les lois physiques ne sont pas remplacées par des lois biologiques ou autres. Elles continuent de s'appliquer à l'identique, mais d'autres lois doivent leur être ajoutées pour les compléter, car les modes d'organisation les plus complexes ne sont pas réductibles aux plus simples. Cette façon de penser permet d'envisager un nombre illimité de niveaux d’organisation/intégration en continuité les uns avec les autres.

Appliquée à l’homme, cette ontologie permet de concevoir, comme source de ses conduites, trois niveaux d’organisation : le niveau biologique, le niveau psychologique et le niveau social, sans qu’il y ait à les opposer. Ainsi, on peut concevoir l'homme comme un être biologique doté de pensée et de capacités intellectuelles, vivant dans un tissus social. Le clivage cartésien fondateur de la modernité disparaît sans qu’il soit besoin de faire prévaloir un matérialisme réducteur. En tant que niveau d'organisation à valeur ontologique, le niveau psychologique donne une assise et un centre de gravité aux diverses approches psychologiques. Il en va de même pour le niveau sociologique qui donne leur fondement aux diverses approches sociologiques.

Nous défendons l'idée d'un homme existant au sein du réel, dont trois modalité d'être, ou formes d'existence, le concernent plus particulièrement : le biologique, le cognitivo-représentationnel, et le social. Si on prétend l'étudier, ce que font les sciences humaines et sociales, ou si l'on veut proposer une anthropologie philosophique, il faut tenir compte de tous les niveaux qui le composent et n’en évincer aucun. Le réductionnisme n'est pas de mise dans les sciences humaines et sociales.

Une ontologie, utile comme arrière-plan explicite à toute conception théorique, doit toujours être prudente et limitée pour éviter de se transformer en une métaphysique indémontrable et aporétique. Une ontologie n'est jamais certaine, est toujours un pari, tenu au vu des connaissance en cours, sur la manière dont le monde est constitué, sur ce qui semble le plus plausible et heuristique. L'anthropologie philosophique qui se dégage de notre ontologie, décrit l'homme comme la synthèse individualisante qui se produit au sein d'une pluralité de niveaux d'organisation. Notre thèse est celle d'une pluralité ontologique de l'homme qui par conséquent se trouve pleinement inclut dans le monde car, tous deux, ont les mêmes formes d'existence. C'est ce qui explique le titre choisi "l'homme dans le monde". Notre anthropologie philosophique est évidemment bien loin des conceptions habituelles de l'homme, que ce soit celle de l'idéalisme supposant un "sujet transcendant", ou celle issue de la réduction matérialiste supposant un "homme neuronal".

Donnons une allégorie pour illustrer cette abstraction. Imaginons des bulles de savon s'envolant dans l'atmosphère. Nous savons que l'air est composé d'hydrogène, d'oxygène et d'azote mélangés. Imaginons que ces trois gaz représentent les niveaux d'organisation et l'enveloppe de la bulle la synthèse/individuation qui permet à un individu humain d'exister. L’atmosphère, qui paraît à l'échelle de la bulle sans limite, représente la place de l'homme dans le monde. Dans la suite de notre allégorie, la mort serait la disparition de la fragile enveloppe individualisante qui a momentanément enclos des niveaux d'organisation complexes. L'image des bulles de savon donne une impression de brièveté et de fragilité, mais, au vu de la dimension de l'univers, c'est assez justifié.

 

Notes et bibliographie :

1 Elias N., La société des individus, Paris, Fayard, 1991, p. 120, 123.

2 Morin E., Le paradigme perdu de la nature humaine, Paris, Seuil, 1973, p. 123.

3 Ryle , La notion d'esprit, Paris, Payot, 1970, p.90.

 


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