Concevoir l'homme
 

 

JUIGNET Patrick

 

Comment proposer une conception de l'homme ? Il faut un cadre conceptuel précis, puis choisir, parmi la multitude des faits existants, ceux dont on décide de rendre compte. Notre cadre est celui du pluralisme ontologique qui suppose un monde pluriel, qui n'est pas uniforme dans sa constitution.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Concevoir l'homme. Philosophie, science et société. [en ligne] 2015. https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/homme-humain-et-humanite/132-modele-de-l-homme

 

Plan de l'article :


  1. Quelques concepts de base 
  2. L'application à l'homme
  3. Le débat sur l'autonomie de la cognition
  4. Les conséquences
  5. Conclusion

 

Texte intégral :

1. Quelques concepts de base 

Brièvement, avant d'entrer dans le vif du sujet, voyons la conception du monde sur laquelle ce modèle est bâti. Nous adopterons une ontologie pluraliste, c'est-à-dire qui suppose une pluralité du réel. Elle distingue divers niveaux du réel, modes d’organisation et d'intégration de complexité croissante procédant les uns des autres. Selon les connaissances scientifiques actuelles, on peut grossièrement différencier trois niveaux relativement homogènes  : physique, chimique, biologique. 

La relation  entre niveaux peut être comprise grâce au concept d'émergence. Cela signifie que le mode d'organisation de degré de complexité supérieure naît de celui qui le précède immédiatement. Il y a, d'une part, une hiérarchie (les modes les plus simples étant nécessaires aux plus complexes) et, d'autre part, un ajout à chaque niveau (les modes supérieurs ayant des propriétés nouvelles et différentes). Le monde évoluant, ses modes d’organisation identifiables dépendent du temps et de l’espace. (Voir : Le concept d’émergence).

Cette conception du monde est applicable à l’homme, car l’homme est inclus dans le monde et ne constitue pas une entité à part. On peut l'appliquer à l'homme dans son ensemble, mais aussi aux appareils qui le constituent. Il est possible d'appliquer cette idée de mode d'organisation au système nerveux central, car il s'organise à son tour selon des degrés de complexité croissante.

2. L’application à l'homme

Combiner les niveaux d’organisation 

Si l'on considère l'homme selon ses niveaux d'organisation, le problème est de savoir combien on doit en distinguer et comment ils sont articulés entre eux. Si l'on néglige les niveaux physiques et chimiques qui ne nous intéressent pas ici, il reste le niveau biologique. Même limité à ce niveau, nous avons affaire à une infinité de systèmes et d'appareils qui demanderaient une encyclopédie pour être décrits. Nous allons donc simplifier en ne prenant en compte que ce qui est indispensable.

Nous nous limiterons aux quatre qui nous intéressent car ils ont un rôle prépondérant. Ce sont les modes d'organisation biologique et cognitivo-représentationnel. Chaque mode est dépendant et en interrelation avec les autre, cependant, chacun est différent et possède une certaine autonomie. Les modes d'organisation identifiables concernent des appareils identifiables au sein de l'individu et, en particulier, l'un d'entre eux qui est le système nerveux dans sa partie la plus évoluée, le cerveau.

Nous proposons la modélisation suivante : 

1/ Considérer, pour simplifier, le niveau biosomatique dans son ensemble en regroupant tous les organes et en les associant au mode d'organisation biologique, car ici, pour simplifier, nous les considérons en bloc. 

2/ Ensuite, considérer le système nerveux central en l'associant à trois modes d'organisation : neurophysiologique, informationnel (le traitement des signaux neuronaux) et enfin cognitivo-représentationnel (processus cognitifs qui émergent du mode informationnel). 

Justifions ce dernier point. Le système nerveux comporte des aspects neurobiologiques (l’activité des neurones et des cellules gliales, leurs modifications métaboliques), signalétiques-informationnels (le traitement des signaux dans les réseaux neuronaux) et enfin cognitivo-représentationnel (les systèmes cognitifs qui produisent la pensée). 

Nous supposons que le mode cognitif et représentationnel naît de l’organisation neurobiologique par un degré de complexification supplémentaire permettant un saut qualitatif dans les propriétés. Ses composants se forment au moment où les échanges de signaux neuronaux se mettent en relation par auto-organisation. Il se forge alors des éléments possédant des qualités qui leur sont propres. L'ensemble de ces éléments constitue le niveau natif du niveau cognitif et représentationnel. Le processus produit un échappement quant à la détermination qui prend une nouvelle tournure au sein du mode appareil considéré.

À partir de ces concepts, nous pouvons construire un modèle théorique de l'homme en tant qu'il est constitué de quatre mode-appareils : biosomatique, neurobiologique, neurosignalétique et cognitivo-représentationnel.

Les conséquences sont les suivantes : 

Notre modèle considère que la composition/structuration à des degrés supérieurs de complexité se poursuit à partir du  premier niveau émergent, forgeant l’ensemble. Ainsi, par réorganisations successives, se constituent diverses strates et systèmes. L'intérêt de cette conception est qu’elle ne suppose aucune coupure entre le neurobiologique, le neurosignalétique et le cognitivo-représentationnel. On peut supposer autant d'intermédiaires que nécessaire en fonction des exigences et de l’avancée des recherches.  

Les relations qu'entretient l'individu avec son environnement sont différentes selon le mode-appareil mis en jeu. Les quatre regroupements en modes-appareils donneront lieu chacun à quatre types d'interactions avec l'environnement concret et relationnel. Nous distinguons donc quatre types d'interactions de l’homme avec son environnement. La connaissance de l'environnement qui passe par le mode cognitivo-représentationnel et produit des conduites pratiques et signifiantes (symboliques).  La réception des indices qui influent sur le niveau neuroinformationnel et produit des comportements (les comportements instinctuels innés ou acquis). L'acquisition des stimulations qui produit des réponses en passant par le niveau neurophysiologique (les réflexes). L'effet des conditions qui, en jouant sur le biosomatique, donnent des réactions ou réponses automatiques (les adaptations physiologiques).

Ces quatre types d'interactions de l'individu humain avec son environnement (connaissance-conduite ; indice-comportement ; stimulus-réponse ; condition-réaction) ne sont pas exclusives les unes des autres et se complètent mutuellement. Notons qu’il faut ajouter la dynamique interne propre à chaque mode.

Les interactions entre niveaux d'organisation 

Il existe aussi, au sein de l'individu, des interactions qui concernent à la fois le passage d’un mode d’organisation à l’autre et des interactions entre l’appareil neurobiologique et le reste du biosomatique. Les interactions se font entre entités contiguës et en cascade de proche en proche.

Il y a des interactions de contiguïté 

Entre le neurosignalétique et le cognitivo-représentationnel, il y a, d’une part, une dépendance du second qui émerge du premier et, d’autre part, une double interaction. Dans un sens, celui de l’intégration, le neurosignalétique forge les contenus et processus cognitivo-représentationnels et dans l’autre sens celui de l’effectuation (qu’elle soit expressive ou conative), il y a une transcription en mode neuroinformationnel (signalétique et chimique).

Le neurobiologique et le neurosignalétique interagissent. Le deuxième dépend du premier (des réseaux neuronaux, des neuromédiateurs, des systèmes précâblés). Il en constitue le fonctionnement, mais, en même temps, s’autonomise au sens où le traitement de l’information a ses propres règles. En mode descendant, il envoie des commandes qui empruntent nécessairement le système neurologique. 

Entre le  neurobiologique/neurosignalétique et le biosomatique le lien est évident. Le neurobiologique/neurosignalétique commande les systèmes moteurs et végétatifs. Ceci est trop connu pour être développé. Il est entièrement supporté par le biosomatique (sans lequel il n'existerait pas) et ce dernier lui envoie des signaux par les voies nerveuses issues des récepteurs et par la voie endocrinienne. 

Il y a des actions en cascade : 

Par voie descendante : du cognitivo-représentationnel au biosomatique. Cette action est certaine et évidente puisqu’il faut passer par le biosomatique pour réaliser un acte quelconque commandé par une idée. De même, le neurobiologique et le neurosignalétique agissent constamment sur les régulations du tonus musculaire et sur le système neurovégétatif ayant ainsi des actions viscérales. 

Par voie ascendante : du biosomatique au cognitivo-représentationnel. C’est plus obscur, mais on sait que, par voie montante, les dysfonctions biologiques d’origine purement biosomatique provoquent des effets neurobiologique/neurosignalétique  et représentationnels.

Cela nous amène à considérer un homme "continu" sans la traditionnelle coupure corps/esprit ou soma/psyché. Les quatre niveaux considérés sont en continuité et en interaction les uns avec les autres. Il faut noter qu’en pratique, du point de vue de leurs manifestations factuelles, il est parfois possible, mais parfois impossible, de les départager. 

3. Le débat sur l’autonomie de la cognition

Le courant réductionniste nie l’existence du niveau cognitivo-représentationnel et, par conséquent, l’autonomie de la cognition en général et de la pensée en particulier. Réciproquement, l’autonomie de la cognition est un argument en faveur de l’existence du mode ou niveau cognitivo-représentationnel. Nous allons tenter de montrer qu’il y a bien une autonomie du raisonnement et de la pensée. 

La pensée 

La pensée est un mixte associant la signification (signifié, sens, sémantique, contenu, concept, intellect, cognition, etc.) à des formes syntaxiques (signifiants linguistiques, symboles mathématiques, schémas dessinés, schèmes sonores, etc.), à quoi s’ajoute le lien à la réalité (dénotation, référent, vérité empirique, etc.).

Les pensées sont soit mentalisées (rendues perceptibles à l’individu), soit communiquées (rendues perceptibles aux autres). Ces pensées peuvent être rationnelles ou irrationnelles, claires ou confuses, s’enchaîner selon des processus divers et utiliser des langages divers (verbal, imagé, schématique, musical).

La pensée n'est pas fixe, elle se forme dans un processus dynamique. Comme elle est mixte, c'est un processus de composition. Elle se forme par association de processus de type cognitif/intellectuel et de processus de type langagier, les deux s'épaulant. Il existe différents types de pensée selon les processus cognitifs engagés et les langages utilisés. Elle peut être logique et très formalisée comme en mathématique ou irrationnelle et imagée comme dans les rêves.

Manier des formes syntaxiques vides de contenu ce n'est pas penser. Conceptualiser, imaginer sans le formuler dans un langage ce n'est pas penser. La pensée ainsi définie est consciente.

Mais, dira-t-on, et la pensée inconsciente ? Cette appellation pose un problème crucial : appeler du même nom de « pensée » les phénomènes conscients (mentalisés) et ceux qui ne le sont pas suppose que, à la perception consciente près, ce soient les mêmes processus. Or, cette identité est improbable.

La pensée telle que nous l’avons définie implique une synthèse dynamique de plusieurs processus (cognitivo-sémantique + signifiant-syntaxique + réverbération consciente), si bien que nous avons au total un phénomène perceptible mental et communicable. Les processus cognitifs ne sont pas aussi synthétiques et ne sont pas perçus. Ces processus ne donnent pas toujours lieu à la pensée, mais ils guident des conduites, dites conduites intelligentes.

Entre la pensée et les processus cognitifs, il y a une différence importante. Nous dirons que la pensée, au sens habituel du terme de la pensée formulée consciente et transmissible, est la manifestation résultant de divers processus cognitifs. Ces processus, nous ne les percevons pas, nous les reconstituons. 

La nouveauté philosophique est là : grâce au mode cognitivo-représentationnel, les processus cognitifs ont un statut ontologique acceptable et solide. Le cognitivo-représentationnel est un niveau de formation des processus cognitifs. Ceux-ci ne sont pas conscients, ils générent la pensée consciente et les conduites intelligentes.

L'autonomie de la pensée

Le problème

Voyons maintenant les arguments en faveur de l’autonomie de ce que nous nommerons globalement les capacités cognitives humaines évoluées que sont le raisonnement et la pensée considérés comme le fruit de la mise en jeu de différents processus et systèmes cognitivo-représentationnels (dont ceux qui traitent le langage). L’autonomie de ces capacités est un point important pour notre propos. 

La question se pose de la manière suivante : la capacité de représentation, l’utilisation de langages, la production de connaissances abstraites sont-elles autonomes ou bien sont-elles déterminées par autre chose qu’elles-mêmes, comme par l’environnement combiné aux caractéristiques neurobiologiques de l’homme ? C’est évidemment un point crucial pour la validité de notre thèse de l’émergence d’un mode-appareil cognitivo-représentationnel chez l’homme. Si elles ne le sont pas, l’hypothèse est douteuse. L’hypothèse réductrice naturaliste serait alors plus plausible.

L’origine de la conception d’une raison autonome vient de Kant. Dans la Critique de la raison pratique, Kant attribue une autonomie à la raison, et relie l’autonomie de la raison à la moralité. La « loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomie de la raison pure pratique ». Dans certains textes, comme dans son essai tardif sur "Le Conflit des facultés", il va plus loin en posant que tout raisonnement est autonome et en notant que « le pouvoir de juger de façon autonome, c’est-à-dire librement (conformément aux principes de la pensée en général), se nomme la raison » (Kant E., Critique de la raison pratique, Paris, PUF, 1960 et "Le Conflit des facultés", in Œuvres complètes, Nrf, Pléiade, 1980, t. III, p. 826.). Nous ne voulons pas entrer dans une discussion à ce sujet, mais seulement rappeler la démarche originelle.  

L’autonomie de la raison signifie que les raisonnements rationnels sont déterminés par eux-mêmes, c’est-à-dire par les concepts qui les composent et par les règles de composition.  A contrario, ils ne sont pas déterminés par le temps qu’il fait, ou par l’humeur du raisonneur, ni par l’état de ses neurones (même s’ils sont indispensables à l’existence du raisonnement et peuvent éventuellement l’influencer).

Comment le démontrer ? 

L’autonomie de la pensée consciente et explicite paraît évidente au philosophe habitué à manier des concepts. Selon le système conceptuel utilisé, il s’aperçoit que la pensée produite est différente. L’autonomie de la pensée signifie que la raison se soumet à des règles qui lui sont propres. De la sorte, un domaine autonome possédant un degré de fermeture se constitue.

Pour que les théories que nous produisons aient une validité universelle et une vérité intrinsèque (logique établie par le raisonnement), il faut évidemment qu'elles ne dépendent que d'elles-mêmes. Leur variation au gré des circonstances physiques ou neurobiologiques ne permet pas la vérité. Si un changement dans la biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les raisonnements mathématiques, ces derniers ne seraient plus universellement démontrables pour tous, mais deviendraient des opinions subjectives sans validité et variables selon les moments. 

On rejoint ainsi la notion d’universalité : un raisonnement est juste pour tous les hommes et sous toutes les latitudes, il ne dépend donc pas des conditions. C’est particulièrement net pour les raisonnements formalisés, ceux des mathématiques et de la logique. De plus, il apparaît dans ce cas qu’un raisonnement est logique au vu des lois de la logique et non d’autres lois comme celles de la biochimie. La validité logique n’est pas une validité empirique. Nous avons donc trois arguments forts en faveur de l’autonomie de la raison : celui de l’indépendance de l’agent (la personne), celui de l’autodétermination (les lois propres) et l’indépendance des conditions empiriques (vérité logique).

4. Les conséquences

Les conséquences anthropologiques 

Il nous semble qu’il y a bien une autonomie de la cognition et plus particulièrement de la pensée conceptuelle. Plutôt que d’y rapporter directement la morale, comme le fait Kant, nous préférons supposer un intermédiaire en nous appuyant sur les acquis de l’anthropologie culturelle. Nous supposons que cette capacité forge des règles et principes élémentaires qui, mis en application, constituent la base de l’humanité et de la sociabilité. Quelque chose comme un invariant anthropologique qui constituerait le socle de toutes les relations humaines dans toutes les sociétés. C’est ce, après Marcel Mauss, qu'on peut résumer comme la capacité à « donner, recevoir, rendre » et, avec Claude Lévi-Strauss, la capacité d’ordonnancement « symbolique ».

Après Marcel Mauss, nous considérons qu’une partie de notre morale et de notre vie quotidienne sont régies par le don, mélange d’obligation et de liberté. Pour Mauss, tout n’est pas l’achat et la vente, car nous n’avons pas qu’une morale de marchand. L’échange sur le mode donner, recevoir, rendre, constitue une part essentielle du lien social. Au-delà de l’échange économique, il est porteur d’une part affective et symbolique. Ces échanges manifestent la coopération, la hiérarchie, le respect mutuel, la sollicitude au sein du groupe humain. Par ce fait, c’est bien autre chose que de l’utile qui circule dans la société. 

Ces principes constituent le « fondement constant du droit », une « morale universelle » (Mauss M., Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1966, p. 263). Avec eux, « nous touchons le roc » de l’humain (ibid, p. 264). Ils impliquent des formes de raisonnement élémentaire, conscient ou pas. Ils nécessitent de repérer un ordre social, de s’y inscrire dans la réciprocité. Au plus simple, il faut distinguer soi de l’autre, et concevoir une réciprocité entre les deux, seule façon de donner-recevoir à égalité. Cela sous-entend de connaître et comprendre l’ordre régissant le social par lequel le juste se définit. 

Avec Claude Lévi-Strauss, nous souscrivons à l’idée d’une fonction structurante commune à l’humanité qu’il serait possible de retrouver dans la plupart des productions humaines. Cette capacité, qui organise les faits culturels et les savoirs, est inconsciente et universelle. Le lien social, pour Lévi-Strauss, naît de quatre règles : la prohibition de l’inceste et l’exogamie qui s’ensuit, les lois du mariage et la répartition sexuelle des tâches. Ces règles organisent l’échange et la circulation, d’abord des femmes dont dépend la survie de l’espèce, mais aussi des biens matériels et culturels.

Pour notre part, nous dirons que les hommes sont porteurs, individuellement et collectivement, d’une capacité d’ordonnancement. La transformation de l’environnement naturel en un environnement culturel est opérée par cette capacité.  Cette capacité d’ordonnancement et l’ordre qu’elle promeut ont le pouvoir de régir la vie individuelle et collective des hommes. Cet ordre est une condition de la culture au sens fondamental de l’organisation sociale, ce qui crée le social et la vie humaine en société (à coté de quoi, il y a une culture créative, celle des produits culturels, qui n’est pas du même ordre).

Les règles de parenté, les règles de conduites, le droit coutumier, puis le droit écrit et, par conséquent, l’ordre social en général (qui ne dépend pas que de cela) se met en place. Voir l’article Claude Lévi-Strauss et la fonction symbolique.

Dans les deux œuvres anthropologiques citées ci-dessus, nous voyons apparaître un ordonnancement fondateur du monde humain socialisé. Cet ordre permet d’échapper à l’instinctuel et au pulsionnel, car il amène une détermination d’un autre type, celle des règles, des lois, de l’accord, de la parole, de la réciprocité.  L’instinctuel veut sa réalisation automatique, le pulsionnel veut sa satisfaction immédiate et dans des rapports régis par ces modes, c’est la force qui vient seule régler les conflits. Le libéralisme économique reproduit ce type de relation dans la société. L’ordre humain est différent, il donne une place à chacun selon d’autres critères. Cette possibilité, nous la rapportons au mode appareil cognitivo-représentationnel présent chez chaque individu humain. C’est lui qui lui donne la capacité à inventer, comprendre, intégrer, à reproduire cet ordre qui fonde l’humain. L’homme n’est un loup pour l’homme que s’il renonce ou n’accède pas à l’humain.

L’homme a, dans ce qui le constitue ontologiquement, la possibilité de dépasser ses déterminations instinctuelles. À partir de là, une philosophie pratique, qui propose à la fois une éthique porteuse et une morale limitatrice, est légitime. Elle est une manière d’énoncer et décliner ce noyau d’humanité.  Il est possible de concevoir l’existence du droit, de la morale et de l’éthique sans aucun platonisme, car ce sont des capacités qui viennent de la constitution même de l’homme, et non d’un au-delà transcendant. Ainsi, si la vertu n’est pas certaine, elle est possible sans métaphysique, car l’homme porte en lui ce qui la génère. 

Des conséquences ontologiques

Une conception de l'homme sans métaphysique n'exclut pas une vision ontologique. Dans celle que nous proposons, l'individu humain est la synthèse et l'individuation qui se produit au sein d'une pluralité de niveaux d'organisation. Notre thèse est celle d'une pluralité ontologique de l'homme.  

Pour illustrer cette abstraction un peu absconse, iImaginons un enfant qui gonfle un ballon de baudruche avec de l'air, puis le laisse s'envoler. Nous savons que l'air est composé d'hydrogène, d'oxygène et d'azote mélangés. Ces trois gaz représentent les niveaux d'organisation enchevêtrés et l'enveloppe la synthèse/individuation qui s'opère et permet qu'un individu humain existe. L'envol du ballon dans l’atmosphère, qui paraît à l'échelle de l'enfant sans limite, représente la place de l'homme dans le monde.

Cette enveloppe transitoire individuelle n'est pas sans ressource, puisque, même si elle oscille dans l'infini, nous venons de montrer que l'homme pense de manière autonome, selon ses propres ressources. Notre anthropologie philosophique est évidemment bien loin des conceptions habituelles de l'homme, que ce soit celles de l'idéalisme supposant un sujet transcendant, ou celles issues de la réduction matérialiste supposant un automate biologique.

5. Conclusion

Chaque être humain présente une unité, une cohésion, et, en même temps, communique et interagit activement avec son environnement. C'est pourquoi on peut le considérer comme un individu en interaction.

Cet individu est intégré dans le monde, et constitué de la même manière que le reste du monde, mais il possède des caractéristiques propres. L'homme est une espèce vivante parmi les autres espèces, mais il n’est pas identique aux autres animaux. Il a bien une spécificité irréductible, contrairement à ce que le naturalisme réductionniste voudrait nous faire croire. L’être humain possède des capacités de raisonnement et de pensée qui lui donnent la possibilité de connaître, de se distancier, d’instituer un ordre social et des relations interhumaines régulées.

Ces capacités ne sont pas un don du ciel, elles sont fondées sur un niveau de complexification supérieure permettant la pensée et elles sont donc consubstantielles à ce qui constitue l’être humain. Le support de l’intelligence et de la pensée est intimement imbriqué aux autres modes d’organisation existant chez l’individu, ce qui permet de concevoir l’être humain sans dualisme.

L’homme est certes « sapiens », mais ce n’est pas seulement un singe plus malin que les autres. Il a la capacité d’humaniser ses relations par des principes. Le niveau cognitivo-représentationnel donne une base ontologique aux capacités d’intelligence, de pensée et d’organisation sociale qui font la spécifité humaine.

 


© 2015 PHILOSOPHIE, SCIENCE ET SOCIETE
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons - Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification.
Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn