Ordre symbolique et loi commune

 

JUIGNET Patrick

 

L’intuition fondamentale de Claude Lévi-Strauss, celle d’un ordre qu’il est possible de retrouver dans la plupart des productions sociales et culturelles, nous paraît juste, et nous nous appuierons sur sa conception. Cette dimension, inconsciente, organise la culture et dirige les conduites humaines. Le terme d’inconscient se justifie par le fait que cet ordre est indépendant des intentions du sujet et de la conscience qu’il en a. Est-il possible de réinterpréter cette idée en terme de "loi commune", terme plus neutre que l'on doit à Aristote?

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Ordre symbolique et loi commune. Philosophie, science et société [en ligne]. 2015.  https://philosciences.com/Pss/philosophie-et-humanite/homme-humain-et-humanite/29-ordre-symbolique-loi-commune

 

Plan de l'article :


  1. Un ordonnancement du monde
  2. Un ordre applicable à l'homme
  3. Ordre symbolique et loi
  4. Énoncer la loi commune ?
  5. Des lois particulières très diverses

 

Texte intégral :

1/ Un ordonnancement du monde

Les hommes vivent en société selon des règles. L'existence d'un ordonnancement présent dans tous les collectifs humains, grands ou petits, est certain mais comment se produit cet ordonnancement mis en évidence par l’anthropologie culturelle dans toutes les sociétés et qui semble empiriquement irréfutable ? Pour Claude Lévi-Straussais « il faut d’abord que ses conditions initiales soient données, sous la forme d’une structure objective du psychisme et du cerveau », (Lévi-Strauss C., La pensée sauvage, Paris, Plon , 1962, p. 349). 

Il existe chez l'homme un mode de pensée capable de classifier et d'ordonner, qui porte sur les données empiriques. C'est ce qu'a montré Claude Lévi-Strauss dans un livre La pensée sauvage, titre paradoxal car cette dernière s'avère être, au contraire, civilisatrice. Cette pensée produit des différenciations et des oppositions qui permettent d'ordonner le monde, nature et société confondues.

Elle se façonne en s'accommodant à la réalité. Françoise Héritier, dans Les racines corporelles de la pensée, écrit : "Les êtres humains se sont heurtés - en dernière analyse - à des butoirs pour la pensée, c'est-à-dire des éléments du réel, immuables, récurrents, qu'il n'est pas possible de décortiquer pour les réduire en composants plus fins et dont il faut s'accommoder, qu'il faut intégrer malgré tout dans une perspective commune dotée de sens" (Héritier F., « Les racines corporelles de la pensée », in Le Débat, Paris, Gallimard, 2010.).

Pour Héritier, le tout premier butoir logique que rencontre cette pensée, c'est la constatation "de la différence sexuée : il y a toujours des mâles et des femelles... Il se produit un grand clivage cognitif qui ordonne le réel selon le critère de l'identique et du différent, fondé prioritairement, en l'esprit, par le partage mâle/femelle » (Héritier F., « Les racines corporelles de la pensée », in Le Débat, Paris, Gallimard, 2010.).

L'important pour notre propos est de repérer l'universalité de ce fonctionnement cognitif, de cette capacité à classer et ordonner. Le fonctionnement psycho-cognitif de l'homme produit des oppositions, des catégories et il établit des rapports entre eux. Le raisonnement établi n'a pas une valeur de vérité, mais il traite les données mises à sa portée.

2/ Un ordre applicable à l'homme

Cette capacité à classer et ordonner, s'applique aux hommes et à leur vie relationnelle. Le fonctionnement psycho-cognitif de l'homme produit des oppositions, des catégories et il établit des rapports entre eux. Le raisonnement établi n'a pas une valeur de vérité, mais il traite les données mises à sa portée. Ainsi, l'opposition du différent et de l'identique intègre des aspects de la réalité humaine (par exemple, les fluides corporels), et il s'ensuit une pensée explicite donnant des interdits et des prescriptions. Ce processus produit au quotidien des effets qui sont fondateurs de la culture, puisqu’ils organisent les règles de conduite et l’organisation sociale.

 Dans son environnement, l’homme constate une différence de sexe au sein du vivant qui vient constituer une catégorie empirique sur laquelle se règle la pensée. La pensée « bute » dessus, car, même si c’est possible, il est difficile de la nier. Il y a d'autres données élémentaires de la vie humaine qui sont intégrées par cette pensée ordonnée afin d'organiser la vie sociale. Il s'agit de l'existence des autres personnes, de la différence générationnelle, des divers âges de la vie, de la coopération et de l'échange, de la violence et enfin de la mort. La pensée ordonnée et rationnelle tente de réguler ces aspects inhérents à la condition humaine. Cette mise en ordre n'est pas abstraite, elle concerne la condition humaine. C'est l'expérience collective accumulée qui vient renseigner sur ce qui doit être mis en ordre, c'est-à-dire ce qu’il convient de proscrire et prescrire, pour vivre humainement.

La mise en ordre de la vie produit un changement radical en l'homme et en particulier sa socialisation dont le pivot est probablement la prohibition de l'inceste. En 1994, Françoise Héritier publie Les deux sœurs et leur mère. Elle y propose une explication de la prohibition de l'inceste par le fonctionnement de l'esprit humain qui oppose l'identique et le différent. Si, par exemple, dans beaucoup de sociétés, l'homme ne peut se marier avec la sœur de sa femme, c'est, qu'en ayant des rapports avec deux sœurs, il mettrait en contact des identiques par le biais de la circulation des humeurs sexuelles.

Dans ce travail, Françoise Héritier met en évidence des raisonnements portant sur la circulation des fluides entre les corps au sein de la société : « Le critère fondamental de l'inceste, c'est la mise en contact d'humeurs identiques. Il met en jeu ce qu'il y a de plus fondamental dans les sociétés humaines : la façon dont elles construisent leurs catégories de l'identique et du différent. L'opposition entre identique et différent est à la base de la construction de la société, elle est première car fondée dans le langage de la parenté sur ce que le corps humain a de plus irréductible : la différence des sexes… D'où dérivent les problématiques du même et de l'autre, de l'un et du multiple, du continu et du discontinu […], de même que sur un plan moins abstrait, des valeurs propres, présentées sous forme d'oppositions, chaud/froid, clair/obscur, sec/humide, lourd/léger […]. Les oppositions organisent ainsi le monde, elles structurent la société et l'inceste va interrompre cette construction » (Héritier F., Les deux sœurs et leur mère, Paris, Odile Jacob, 1994).

L'ordre symbolique peut être assimilé au fonctionnement cognitif ordonné, lorsqu’il s’applique à l’homme et à la société. Cela se produit tout simplement par l’intermédiaire de catégorisations comme les hommes et les femmes, les vivants et les morts, les jeunes et les vieux, les parents et les enfants, soi et l’autre, le respect et l’irrespect. Ces catégories sont des catégories empiriques de la pensée ordinaire. Prises deux à deux, ces catégories ne dénotent pas simplement des différences, elles sont aussi antithétiques : le cru s’oppose au cuit, l’homme à la femme, le ciel à la terre.

Si on applique cette catégorisation, il s’ensuit un certain nombre de règles pratiques : on ne traite pas les hommes et les femmes de la même manière, ni les vivants et les morts, ni les parents et les enfants. Ces règles peuvent rester informulées et se manifester sous forme d'intuitions sur « ce qui se fait et ce qui ne se fait pas », de convenances et de rites. Il se produit ainsi un ordonnancement social et individuel, l'un et l'autre étant peu séparables. Il est possible de rapprocher l'ordre symbolique et la loi, avec ce qui est prescrit et interdit.

3/ Ordre symbolique et loi

L'origine de la loi

Les doctrines les plus anciennes rapportent la loi (sans bien distinguer le genre de loi dont il s'agit), à la volonté divine. Le souverain, le prophète, sont les transmetteurs de la loi et du droit. La distanciation progressive de la loi et du bon vouloir des dieux s’est opérée chez les Grecs qui, les premiers, ont reconnu un rôle aux hommes dans l’édiction de la norme. Aristote distinguait la loi commune et les lois particulières. Les lois particulières sont propres à chaque cité. La loi commune est celle qui, commune à tous les hommes, s'impose à eux. Pour Aristote, l'origine de la loi commune reste indéterminée et il la qualifie de "naturelle".

Pour l'historien Denoix de Saint Marc, en ce qui concerne la loi, « l’idée de révélation faite par les dieux aux hommes et s’imposant à eux est absente de la religion romaine » (Denoix de Saint Marc R., Histoire de la loi, Toulouse, Privat, 2008 p. 16-21). Il faut attendre les religions du livre pour que cette notion apparaisse. Selon la Bible (Exode et Deutéronome), Moïse reçoit de Dieu les tables de la Loi. D'abord, Dieu énonça dix commandements et les assortit de commentaires, ce qui donna le code de l'Alliance, puis il donna des tables de pierre rappelant la loi et les commandements.

Rapprocher une capacité de penser particulière de l'homme et la loi est une idée du XXe siècle. Rappelons à ce sujet la position de Lacan dans les années 1950. « La Loi primordiale est donc bien celle qui, réglant l'Alliance, superpose le règne de la Culture au règne de la Nature, vouée à la loi de l'accouplement. L'interdit n'en est que le pivot subjectif. Cette Loi se fait reconnaître identique à un ordre de langage, car nul pouvoir, hors les nominations de la parenté, n'est à même d'instituer l'ordre des préférences et des tabous » (Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 277).  Ensuite, Jacques Lacan passera du langage au signifiant. Guy Rosolato résume la thèse lacanienne ainsi : « La relation entre la prohibition de l'inceste et le complexe d'Œdipe se noue parce que le désir doit prendre appui dans un système de signifiants qui met en forme l'interdit. Celui-ci est flagrant dans son universalité, reconnue maintenant par les ethnologues » (Rosolato G., « Trois aspects du symbolique », in Essais sur le symbolique, Paris Gallimard, 1969). La position lacanienne selon laquelle la loi viendrait de la structure du langage est erronée. Cette hypothèse n'a jamais été confirmée. 

Dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, Claude Lévi-Strauss se dit préoccupé par « la recherche de ce qui est commun à tous les hommes », c'est-à-dire des « formes universelles de pensée et de moralité ». La forme de pensée humaine qui donne une capacité d’ordonnancement a une application pratique qui peut être rapproché de ce qu'Aristote nommait la « loi commune ». Citons le passage de la Rhétorique : "Car il y a une justice et une injustice dont tous les hommes ont comme une divination et dont le sentiment leur est naturel et commun, même quand il n'existe entre eux aucune communauté ni aucun contrat" (Aristote, Rhétorique, I, 13). Nous allons tenter de ramener l'ordre symbolique à la loi commune afin d'en donner une formulation explicite.

4/ Énoncer la loi commune ?

L’hypothèse de départ

Y a-t-il dans les sociocultures existantes, un noyau qui serait très général et efficace, au sens où il constituerait une condition de la sociabilité et même de la survie de l'humanité ? C’est l’avis de Claude Lévi-Strauss pour qui « l’humanité a compris très tôt que, pour se libérer d’une lutte sauvage pour l’existence, elle était acculée à un choix très simple : soit se marier en dehors, soit être exterminée aussi par le dehors ("Marrying out or being killed out" avait déjà écrit Edward B. Tylor). » La sociabilité et la société ne sont pas inéluctables. L'homme aurait pu essaimer en familles biologiques isolées et juxtaposées comme des unités closes. Une autre voie a été prise, celle des intermariages, permettant d’édifier une société humaine.

Ce noyau, s’il existe, est lié à l'expérience collective de la condition humaine et tente d'empêcher ce qui aboutirait à la destruction sociale. On rejoint là un point de vue darwinien qui ne serait pas naturel, mais culturel. La mise en ordre sociale permettrait la survie des groupes sociaux qui l'adopte et conduirait les autres à leur décadence, voire leur disparition. Ce serait quelque chose comme l'ordre minimal utile pour la vie humaine. Évidemment, cette hypothèse intéressante est difficilement démontrable. Il faudrait une étude historique qui mette en parallèle la décadence des sociétés et l'amenuisement de l'efficience de l'ordonnancement symbolique. Mais, si l'on pousse à l'extrême, et que l'on imagine une société sans loi commune, il apparaît qu'elle sombrera rapidement dans la barbarie. De plus, il est évident que la loi commune permet une régulation qui rend la vie de l'homme « humaine », si par humain on désigne le fait d'avoir une identité, une dignité et un échange serein au sein d'une société stable.

Nous allons essayer de formuler très succinctement ce noyau de règles largement répandues dans toutes les cultures. Nous combinerons deux approches : énoncer ce qui est retrouvé dans les diverses sociétés humaines viables et aboutit à seulement quelques principes. Il y a d'abord la prescription de sortir de l'indifférenciation primitive entre mère et enfant. Vient ensuite la prescription de choisir un genre sexué sans brouiller la différenciation. En même temps, il y a aussi la prescription de reconnaître la différence des générations et de s'inscrire dans une filiation. Il est interdit de ne pas distinguer ses parents de ses pairs. Leurs rôles et statuts sont différents.

Le deuxième principe concerne la régulation des pulsions libidinales et agressives. Les pulsions, dans toutes les sociétés, sont guidées, encadrées, canalisées par l'éducation. Concernant l'agressivité, toutes les sociétés ont tenté d'endiguer la violence. D'autant que la proximité sociale créée des rivalités mimétiques : l'autre, même que moi, est mon rival, donc à éliminer. L'interdit de la violence est central pour la vie en société. C'est évidemment une question de survie pour le groupe social. Concernant les limitations libidinales, la plus répandue est la prohibition de l'inceste. Ce n'est pas seulement une interdiction, c'est en même temps une prescription, celle de l'échange, troisième grand principe. La personne interdite est, par cela même, disponible pour autrui. La prohibition implique un échange, une circulation des hommes et des femmes. Mais, l'échange s'étend aussi aux biens (selon le modèle du don ou selon le modèle marchand) et les échanges culturels.

Énoncé ce noyau est périlleux

Il est évidemment périlleux de prétendre énoncer, même de manière minimale, ce noyau commun. Les règles qui le constituent viennent a posteriori, car elles intègrent des données d'expérience sur la vie humaine transmises au fil des générations). Cependant, malgré le caractère contingent du résultat, l'ordre résultant est commun, car c'est le même intelligence confrontée aux mêmes butées empiriques qui et à l'œuvre. Il semble y avoir, dans toutes les sociétés, des principes servant à encadrer les attitudes et les comportements humains, par ailleurs très fantasques, sous toutes les latitudes. Leur effet est de réguler les conduites individuelles et collectives, afin de permettre une vie commune acceptable. Ils font sortir de l’immédiateté instinctuelle et utilitariste et permettent que les relations entre humains ne soient pas uniquement guidées par l’imaginaire et le pulsionnel.

Pour saisir les effets de cet ordonnancement, imaginons (à l'inverse) une société fondée sur le renfermement clanique, l'indifférenciation sexuelle et l'inceste, sur le pillage, le viol et le meurtre. Les effets seront vite désastreux et correspondent à ce qui est habituellement qualifié d'inhumain, de sauvage, de barbare. D'évidence, les règles morales de base organisent des rapports humains viables, elles s'opposent à l'instinctuel, au pulsionnel, aux innombrables dérives et folies individuelles, tant en ce qui concerne la violence que la sexualité.

La différenciation est le principe premier, car c'est de lui que dépend la suite. Les commandements suivants ne sont possibles que sur la base d'une différenciation/individuation. Les deux derniers principes renvoient à la justice et à l'égalité. En effet, ils ne fonctionnent que si chacun à les mêmes droits et les mêmes devoirs : l'autre ne doit pas faire ce que je m'interdis sous peine de rompre le pacte. On voit ressortir ici la logique de base sous-jacente. Dignité et respect d'autrui apparaissent si l'autre est pris dans le même ordre symbolique que moi. À ce titre, moi et l'autre prenons statut d'humains. En termes kantiens, nous dirons que l'homme devient une « fin en soi » et non une chose déterminée, à ses propres yeux comme aux yeux des autres. Par ce fait, il ne devrait plus être considéré seulement comme un moyen, ce qui est la base de la morale.

Respecter ces principes fait entrer dans une façon régulée d’être avec les autres et donc en société. L'impact est double. L'individu acquiert une certaine autonomie par rapport aux déterminations qu'il subit et, sur le plan collectif, s'instaurent l'échange, la réciprocité, le respect et la sociabilité. Etre humain c'est aussi avoir la capacité de réguler les relations sociales selon un ordre.

5/ Des lois particulières très diverses

La loi commune n'est pas particulière

L’application pratique prend des tournures particulières très diverses et parfois provoque une rigidité oppressante dans les rapports sociaux. C’est ce sur quoi insistent certains auteurs. Pour Marie-Joseph Bertini: « Par ordre symbolique, il faut entendre l'ensemble des lois, règles, normes, interdits et tabous, gouvernant et codifiant les stratégies de sociabilité censées exprimer, par extension, les fondamentaux universels de l'espèce humaine. Ce qu'il faut dès lors tenter de comprendre, c'est le mécanisme même de l'ordre symbolique et des objectifs autoritaires qu'il sert » (Bertini Marie-José. Pour en finir avec l'ordre symbolique. Genre et histoire [en ligne]. http://www.genrehistoire.revues.org/769). Il y a un contresens dans cette formulation.

La loi normative peut être mise au service « d’objectifs autoritaires ». En effet, les règles, coutumes, les lois normatives dont parle M.-J. Bertini, dépendent de l'évolution sociale et elles sont contingentes (ni universelles, ni nécessaires). Les diverses morales particulières et les lois normatives constituées par les multiples énoncés donnant le droit coutumier, le droit savant codifié et les innombrables règlements dépendent de l'évolution historique et des formes socioéconomiques qui se sont mises en place. Elles peuvent prendre des formes oppressives, car elles véhiculent presque toujours des objectifs de domination destinés à maintenir des privilèges sociaux et à lutter contre des craintes imaginaires. Ce n’est pas de cela dont nous parlons ici.

Les variations

Il existe une grande variabilité dans l’interprétation et l'application des principes énoncés ci-dessus selon les cultures. Les lois particulières sont innombrables. Vis-à-vis de la différenciation sexuelle, les sociétés ont eu des attitudes différentes, le plus souvent de tolérance, parfois de normativité rigide. La normativité rigide correspond à une lutte contre les craintes imaginaires vis-à-vis de l’indifférenciation. Au vu des difficultés de l'homme à se situer dans un genre adapté à son sexe, la tolérance est le plus souvent de mise et elle est parfois institutionnalisée. Il semble que, plus les sociétés sont traditionnelles, et plus l’évolution vers un genre est guidé par l’apprentissage de rôles très définis et par des rites de passage.

L'interdit de la violence souffre, dans quasiment toutes les sociétés, d'une exception majeure : il ne concerne pas l'étranger, l'ennemi. Dans toutes les cultures, la guerre permet la violence et le meurtre. La contradiction entre constitutif et normatif est ici évidente. Certes, en général, tu ne tueras pas, mais, par contre, il est prescrit par la loi normative de tuer les ennemis. Cette exception a, c’est le moins que l'on puisse dire, des effets néfastes. La prohibition de l'inceste entre parents et enfants est universelle et ne semble pas avoir d'exception dans les sociétés existantes. Concernant les consanguins, l'interdit connaît des variantes diverses. Il semble que le mariage entre frères et sœurs ait été autorisé dans l'Égypte antique à certaines périodes. Quoi qu'il en soit, il existe toujours un interdit quelconque qui impose la circulation des hommes et des femmes et empêche le renfermement clanique.

Notre civilisation occidentale s'est engagée tout récemment dans un combat contre la loi commune. C'est oublier que le désir humain est polymorphe, sans frein ni limites. La civilisation existe grâce à des règles qui endiguent les folies individuelles et collectives, si par ce terme on entend l'expression pulsionnelle désordonnée, irrespectueuse d'autrui et des contraintes de la réalité. De nombreux auteurs notent une volonté de libération pulsionnelle infantile et désordonnée. On veut être « libre de toute contrainte, de tout contrat, de tout préoccupation des autres et des générations futures. Y compris de ses propres amis, conjoints, enfants » (Attali J., Histoire de la modernité, Paris, Robert Laffont, 2013, p.145.) C'est faire prévaloir le polymorphisme du désir sur la stabilisation des individus et de la société. Les effets de cette dérive sont lents, mais déjà présents. Si elle se poursuit, le "malaise dans la civilisation", sera l'inverse de celui déploré par Sigmund Freud, lorsqu'il constatait, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, un excès de normativité répressive.

Freud, dans son ouvrage de 1928, Le malaise dans la culture, théorise que « la culture est édifiée sur un renoncement pulsionnel » (Freud S., Le malaise dans la culture, Paris, PUF, 1995, p. 41.), qu'elle présuppose la répression des pulsions. La culture apparaît comme un « procès spécifique qui se déroule à l'échelle de l'humanité » au cours duquel s'exerce « des modifications sur les prédispositions pulsionnelles humaines » (Ibid, p. 40.).  La postmodernité férue de libération pulsionnelle a cru pouvoir contester la loi commune, ce qui engendre des effets déstabilisants. Elle n'arrive pas à penser les véritables enjeux, car elle oppose progrès et tradition. Ce qu'il faudrait penser (pour arriver à une solution intéressante), c'est l'équilibre à trouver entre la loi commune et le désir de l'homme (spontanément désordonné et sans limite).

Conclusion

Ce qui a été nommé ordre symbolique et qui peut aussi être considéré comme une loi commune à l'humanité tout entière, est construite par les hommes en s'appuyant sur les données de l'expérience concernant la vie humaine qui se transmettent au fil des générations. L'interaction des deux amène à forger un ordre social indispensable à l'humanisation de l'homo sapiens. La loi commune n'est pas naturelle, ni ne vient d'une autorité transcendante. Elle a pour origine la capacité humaine à ordonner la réalité.

 

Bibliographie :

Lévi-Strauss C., La pensée sauvage, Paris, Plon , 1962.
Lévi-Strauss C., Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton, 1967.

Héritier F., « Les racines corporelles de la pensée », in Le Débat, Paris, Gallimard, 2010.
Héritier F., Les deux sœurs et leur mère, Paris, Odile Jacob, 1994.

Bertini M-J. Pour en finir avec l'ordre symbolique. Genre et histoire [en ligne]. http://www.genrehistoire.revues.org/769

Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966.

Juignet P., Histoire des idées psychanalytiques, Grenoble, PUG, 2006.

Rosolato G., « Trois aspects du symbolique », in Essais sur le symbolique, Paris Gallimard, 1969.

Denoix de Saint Marc R., Histoire de la loi, Toulouse, Privat, 2008.

Zaoui P., « L'ordre symbolique au fondement de quelle autorité ? » , Esprit, mars 2005.

Lévi-Strauss C., 1956.

Ambroise B. , « Le corps du libéralisme », Raisons politiques, 11, 2003/3.

Attali J., Histoire de la modernité, Paris, Robert Laffont, 2013.

Freud S., Le malaise dans la culture, Paris, PUF, 1995.

 


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