Actualité des idées

Au fil de l'actualité philosophique, scientifique et sociétale.

 

Certains envisagent déjà l'avenir, l'après de la crise que nous traversons. Les uns y voient l'occasion d’un changement radical, d’un nouveau départ comme Joseph Confavreux :

«Je le dis en tant qu’historien et avec une franchise qui peut paraître brutale : l’ampleur du choc économique et social, mais aussi politique et moral, me paraît nous mener vers une période tout autre.»

Pour d’autres, rien ne change ! Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef a déclaré le 13/4 sur BFM TV qu’il :

« faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire ... l'important, c'est de remettre la machine économique en marche et de reproduire de la richesse en masse ».

Le propos a été relayé par des membres de la majorité politique. Pour ceux-là, aucune leçon à tirer, rien à apprendre, rien à changer sur le modèle de développement productiviste néolibéral. Il y a une volonté de ne rien savoir, pour ne rien changer.

Le Président de la République dans son discours parle lui aussi de « préparer l'après » et avance l'idée de changer, de « se réinventer » :

E Macron

« Notre pays aujourd'hui tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal. Les distinctions sociales ne peuvent être justifiées que sur l'utilité commune*  ... Sachons sortir des sentiers battus, des idéologies et nous réinventer. Moi le premier. »

Peut-être Emmanuel Macron a-t-il appris de cette crise et est-il disposé à modifier son orientation politique ? Peut-être a-t-il pris conscience des limites de son idéologie ?

L'article 1er de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen

Pour en savoir plus sur l'épidémie de Covid-19

"Science ouverte ! Ce devrait donc être un pléonasme, mais cela fait des décennies que cela ne l’est plus. Comment en est-on arrivé là alors que pendant des siècles la communauté scientifique avait réussi à échanger, à s’organiser à travers de multiples réseaux ? " écrit Bruno DAVID (La science ouverte : refaire circuler le savoir librement).

Je le cite à nouveau :

"Après avoir demandé aux scientifiques, la plupart du temps payés par les pouvoirs publics, d’écrire leurs articles, de les éditer, de valider gratuitement ceux de leurs pairs, puis de payer pour les lire, les éditeurs ont aussi souhaité faire payer pour publier, simplement en proposant des accès facilités et accélérés à la publication contre rétribution. Bref, une forme d’asservissement consenti s’est installée, où il fallait passer trois fois à la caisse.

Ministere ES R I

À trop vouloir gagner, un vent contraire s’est levé, celui de la science ouverte."

Un comité de pilotage pour la science ouverte a été mis en place par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

 

Pour en savoir plus, visitez le site Ouvrirlascience.fr

 

 

Covid 19

« C’est grâce à la science et à la médecine que nous vaincrons le virus »,

a écrit sur tweeter Emmanuel Macron, le 24 mars, découvrant tardivement la vertu de ces disciplines malmenées par son gouvernement, mais aussi par les précédents, ne l'oublions pas. C'est une conséquence de l'idéologie ambiante.

Après les difficultés du système de santé, maintenant qu’on en est au stade de la recherche de remèdes (médicaments, vaccins contre le Covid-19), les difficultés de l’institution scientifique apparaissent. La recherche fondamentale de long terme mobilisable et utile dans cette crise est en pénurie, elle-aussi, depuis longtemps.

La science pâtit d’une incompréhension sociale et politique de son statut. Depuis bien des années, il y a un déficit de formation des citoyens, du personnel politique et d’une partie des intellectuels au sujet de la science. Elle est assimilée à l’opinion des savants, à laquelle on pourra opposer l’opinion commune ou celle des politiques (par exemple, le climatoscepticisme).

La science n’a pas d’opinion, c’est une forme de connaissance qui a des exigences de méthode pour s'adapter au mieux à la réalité. Le qualificatif de "scientifique" a trait à la qualité de la connaissance. Pour le mériter, une connaissance doit répondre à des critères de rigueur, d'objectivité, de véracité et d'universalité. La science vise à constituer un savoir efficace et, pour atteindre ce but, elle se soumet à des contraintes spéciales, difficiles à mettre en œuvre.

La recherche scientifique a une temporalité et un déroulement qui sont assez peu maîtrisables. Ce qu’il faut, pour trouver dans le domaine scientifique, c’est une intensification des moyens d’ensemble à long terme, car les découvertes sont le fruit d’une avancée collective globale qui permet, à certains, d'inventer du nouveau ou de produire une connaissance appliquée répondant à une demande sociale.

Le projet de loi en cours (fourni le 23 septembre 2019) veut imposer « le déploiement d’une […] culture du management et de l’évaluation », une concurrence et une évaluation sur des critères de productivité, façon de faire qui a peu de chances d'être efficace et qui répond, comme la plupart des décisions politiques contemporaines, aux principes de l'idéologie néolibérale.

Depuis que l’épidémie de Covid-19 a provoqué une crise sanitaire, Emmanuel Macron a répété à plusieurs reprises qu’il veillerait dorénavant à donner les moyens adaptés à l'action de l’État. Une conversion surprenante : dans le passé, il a toujours défendu des positions néolibérales, très critiques, à l’encontre de l’État-providence. Mais, il assure qu’il ne sera pas prisonnier de ces croyances idéologiques.

« Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, [pour] notre État-providence, ne sont pas des coûts ou des charges, mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe […]. Il est des biens et des services qui doivent être placés en-dehors des lois du marché. » (Allocution au pays le 12 mars 2020)

Oui, en effet, il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Sur le plan civilisationnel, cela correspond au caractère sacré de certains aspects de la vie humaine et sociale. Pour une vie humaine décente, ils doivent être respectés sans conditions (financières ou autres). La protestation récurrente des soignants ces dernières années ne concerne pas seulement le manque de moyen, mais aussi la perte de sens de leur action, poussés qu'ils ont été à faire du chiffre. On peut l'interpréter comme la dégradation du sacré présent dans le domaine de la santé, qui concerne la vie et la mort, le lien humain ; ce dont ne tient aucun compte l'idéologie managériale. Et, plus prosaïquement, le lier à la perte du pouvoir de décision des médecins et soignants, au profit d'une administration sans contact avec les nécessités du soin.

Nous sommes là dans des faits de circonstance, mais qui correspondent à une préoccupation permanente de Philosophie, science et société, qui est de repérer le poids de l’idéologie dans la culture et dans la politique. Depuis les années 1980, l’idéologie néolibérale domine largement la plupart des décisions politiques.

Pour en savoir plus sur l'épidémie de Covid-19

 

Verite

Le vendredi 6 mars 2020 au soir, Emmanuel Macron va au théâtre. L’affaire est médiatisée dans le but d'inciter les Français à continuer à sortir, malgré l'épidémie de coronavirus : « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie », a-t-il déclaré (rapporté par Jean-Marc Dumontet, propriétaire du théâtre Antoine, et Paul Larrouturou, journaliste) (source : bfmtv.com).

On s’étonne a posteriori. Comment une telle bévue a-t-elle été possible ? L’explication arrive une semaine plus tard. Gilles Pialoux, chef de service en maladies infectieuses nous explique qu’au début on a cru à une grippe. Est-il sérieux de croire à ceci ou à cela ? On a cru à une grippe et pourtant l'exemple chinois montrait que ce n'en était pas une.

Concernant la pénurie de masques, le gouvernement a nié ou éludé la question. De toutes les façons, le port génralisé du masque serait inutile. Changement de discours sur le port du masque le 4 avril. Il serait maintenant utile, pourtant le ministre de la santé et la porte-parole du gouvernement nous avaient affirmé catégoriquement qu'il ne l'était pas. Le gouvernement a menti ou affirmé sans savoir, comme il a menti au sujet de la pénurie.

Quelque chose ne va pas dans la société contemporaine par rapport à la vérité. On suppose, on croit, on affirme sans preuve et ça suffit. Croire comme les religieux, « avoir des intuitions » comme Donald Trump, sans s’informer, sans vérifier, et affirmer publiquement, c’est mépriser la rigueur et l'honnêteté. La vérité est assise sur une démonstration ou un contrôle empirique. Nous vivons dans un climat de croyance, de propagande, de fake news, de langue de bois politique, de post-vérité, en gros de manque de sérieux généralisé.

La vérité est une manière de penser qui impose de vérifier, de renoncer à l’opinion, à l’intuition, à la croyance, au profit de la rationalité et de l’appui sur des faits contrôlés. Mais cela demande des moyens d’information fiables et des études scientifiquement valides. La pandémie de Covid-19 révèle ce que l’on savait déjà : la perte du sens de la vérité au profit de l’opinion.

 

Pour aller plus loin : Épidémie de Covid-19 : savoir et politique

 

Thomas Piketty 2019Thomas Piketty, dans son livre, comme dans les divers interviews qu’il donne, insiste sur le rôle de l’idéologie dans la mise en œuvre de l’économie. Il soulève ainsi le problème épineux de l’interaction entre l’économique, la politique et l’idéologie. Thomas Piketty montre qu’au fil de l’histoire, les relations ont varié et ne sont pas simples.

Son propos principal est de montrer comment chaque société a proposé un grand récit idéologique, qui n'est pas sans fondement, mais a servi à justifier les inégalités sociales. Il fait ressortir la fragilité de ces constructions idéologiques et la rapidité de leurs effondrements.

Avec justesse, Piketty met au centre de son raisonnement le problème économique posé par la propriété privée et propose une transformation du droit de propriété par l'instauration d'une propriété sociale et temporaire. Concrètement, cela implique que le droit de vote des salariés au sein des conseils d'administration des entreprises soit fortement augmenté et une limitation de l'accumulation indéfinie du capital par quelques uns.

On peut objecter qu'il ne différencie pas (ou pas suffisamment) le capital mobile et productif et capital personnel peu mobile (patrimoine familial), qui n'ont ni la même dynamique, ni la même signification sociale et affective pour les individus (voir l'article Capital et capitalisme). Un milliard circulant dans l'économie et une maison familiale, ça n'a pas du tout le même impact. Une nette différenciation rendrait, selon nous, ses propositions plus acceptables et plus efficaces.

On peut aussi regretter qu'il n’éclaire pas les conditions de possibilité pour qu'une idéologie puisse s'imposer. Il suffit ne pas qu’une idéologie (bonne ou mauvaise) soit proposée pour qu’elle soit adoptée et ait un effet politique et économique. Comment, par qui, par quels canaux, se diffuse un idéologie ? Sur quels acquis socio-historiques s’appuie-t-elle ? Sous quelles conditions peut-elle diffuser massivement ?

Une idéologie est toujours floue et ne constitue pas une doctrine bien définie et circonscrite. Elle véhicule à la fois des valeurs, mais aussi des illusions. Ce n'est pas un discours qui a pour critère la vérité démonstrative ; elle veut imposer une vision de la société, normer les conduites, produire des effets sociaux. Quelle soit bonne ou mauvaise par rapport à l'intérêt collectif, l'idéologie est toujours simplificatrice et se distingue de la science comme de la philosophie.

L’idéologie proposée par Thomas Piketty, en gros le dépassement du capitalisme vers un socialisme participatif fondé sur une propriété sociale et temporaire, peut-elle diffuser et influencer les politiques, ce qui influencerait l’économie ? C’est improbable, même si, comme il le dit à juste titre, il y a un certain indéterminisme dans le déroulement historique. Il s'appuie, pour supposer un accueil possible de ses propositions, sur l'existence d'un mouvement vers un socialisme démocratique qui serait en route depuis le XIXe siècle. Est-ce bien certain ?

On constate que le grand débat idéologique actuel, celui qui mobilise les opinions (en Europe) et se joue dans les élections, se fait entre le néolibéralisme (affairiste, international, dérégulateur) et le national populisme (préservation de l'identité, maîtrise des frontières et des migrations). Le problème des inégalités comme effet de l’économie et du rapport entre dynamisme économique et répartition des richesses passe au second rang voire s’efface des débats. Celui de la nécessaire modération et réorientation économique à des fins de préservation écologique émerge timidement.

Piketty Th., Capital et idéologie, Paris, Seuil, 2019.

Piketty Thomas, Le nouveau Capital. In : France Culture. 2019. Disponible en ligne : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/thomas-piketty-le-nouveau-capital 
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