Une partie de la philosophie consiste à exposer les travaux des auteurs du passé considérés comme importants. C’est la forme majeure de l’enseignement de la philosophie en France. Cette façon de philosopher donne une pensée érudite sous forme d'articles savants, truffés de références et d’allusions aux influences explicites ou secrètes ou bien d'exposés didactiques à usage de étudiants.

Dans ce cadre, la philosophie est l’une des formes de la culture savante avec ce que cela comporte d’intéressant (formation de la pensée, connaissance des œuvres, apport d'outils conceptuels). Ce savoir est indispensable, car personne ne peut prétendre réinventer plusieurs millénaires de réflexion. Il y donc par cette étude un enrichissement.

Cette manière de philosopher suscite toutefois une critique : les contradictions se côtoient sans que la validité du savoir soit interrogée et sans qu’un progrès ou une synthèse s’accomplisse. On en reste à la juxtaposition du divers. Chaque auteur est exposé comme s’il détenait la vérité, comme s’il était seul au monde, sans contextualisation épistémique et sans une argumentation critique qui relativise son travail.

Cette philosophie d’enseignement de d’érudition s’édifie selon une reprise discursive organisant un passage continu d'auteur en auteur, ce qui pose un problème important. Ces auteurs appartiennent au passé et sont connus par des textes traduits et retranscrits. Cette philosophie est donc toujours une histoire de la philosophie et devrait en tenir compte, ce qui n’est pas toujours le cas.

Assez souvent, elle néglige les différences de contexte, de langage, les ruptures culturelles et propose un vaste dialogue transhistorique. L’absence de périodisation, qui situerait l’auteur dans son épistémè et dans son époque, avec ce qu'elles ont de spécifiques, mène à des fictions savantes ré-interprétatives vis-à-vis desquelles on peut avoir une réticence.

Une pensée, pour être vraiment ressaisie, doit être restituée au sein des débats qui l’ont fait naître. Une idée prend sens au sein d’un contexte conceptuel et langagier qu’il faut restituer, sauf à l’interpréter faussement et aléatoirement. De plus, les idées ne doivent pas être données telles qu’elles, supposément vraies ou éternelles, sans être évaluées. Toute argumentation peut être considérée par elle-même et critiquée.

Les deux méthodes sont complémentaires. La relativisation au contexte, indispensable pour bien comprendre les idées des auteurs, n'empêche pas de réfléchir à la rationalité et au bien-fondé d'une doctrine. Dans tous les cas, cela s’oppose à l’exposé faussement intemporel des auteurs considérés comme des étoiles brillant au firmament des idées éternelles.