Une société sans repère solide

Le philosophe et sociologue Zygmunt Bauman s'est éteint le 9 janvier 2017, à l'âge de 91 ans. Son concept de "modernité liquide" l'a rendu, à juste titre, célèbre (Liquid Modernity, Polity Press, 2000). "Contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu'ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. Les liens entre leurs particules sont trop faibles pour résister... Et ceci est précisément le trait le plus frappant du type de cohabitation humaine caractéristique de la « modernité liquide ».

 

Zigmunt Bauman na 20 Forumi vydavciv

 

L'ère du vide (Gilles Lipovetsky), la postmodernité (Jean-François Lyotard), la modernité liquide (Zygmunt Bauman), la société perverse (Dany-Robert Dufour) : nombre de penseurs sont d'accord pour identifier, en cette fin du XXe et début du XXIe siècle, une sorte de déliquescence sociale et idéologique qui répond à l'extension du néolibéralisme. Fin de grands idéaux, doute, relativisme, mise en avant de l'argent et du profit comme valeurs de premier plan, consumérisme, mercantilisme, déstabilisation des mœurs, laissent un vide qui se remplit par le retour du religieux et la protestation populiste-nationaliste des exclus ou de ceux qui se sentent blessés par ces évolutions.

En 1998, Zygmunt Bauman lance le terme de "modernité liquide" afin de remplacer celui de postmodernité qu'il utilisait jusque là. La modernité liquide s’oppose à la "modernité solide" dans laquelle il existait de structures et de l’organisation commune. Dans la moderntié liquide, l’unique référence est l’individu intégré socialement par son acte de consommation. Statut social, identité ou réussite sont définis en termes de choix individuels et peuvent fluctuer rapidement au gré des exigences socioéconomiques. La sociabilité liquide est caractérisée par la liberté, malheureusement payée par l'incertitude, le changement, la précarité et l'insécurité. Tout un chacun peut devenir sans intérêt social ce qui conduit à la marginalisation. 

L'un des aspect de nos sociétés occidentale, c'est que nous sommes tous des « individus de droit », ce qui est très bien, mais poussés à chercher des solutions individuelles à des problèmes engendrés socialement ce qui ne peut pas être efficace. On ne peut pas vraiment se protéger individuellement de la pollution, ou bien s'en sortir en apprenant à se vendre pour survivre sur un marché du travail flexible. Les liens humains sont devenus labiles, ce qui est en adéquation avec le changement constant imposé par la vie socioéconomique. Citons Bauman :

La tendance à substituer la notion de « réseau » à celle de « structure » dans les descriptions des interactions humaines contemporaines traduit parfaitement ce nouvel air du temps. Contrairement aux « structures » de naguère, dont la raison d'être était d'attacher par des nœuds difficiles à dénouer, les réseaux servent autant à déconnecter qu'à connecter.

 

Du temps de J.-P. Sartre, cependant, lorsque des institutions durables encadraient les processus sociaux, profilaient les routines quotidiennes et conféraient des significations aux actions humaines et à leurs conséquences, ce que l'on devait faire afin de « vivre sa vie comme un bourgeois » était clair, pour le présent autant que pour un futur indéfini. On pouvait suivre la route choisie en étant peu exposé au risque de prendre un virage qui serait rétrospectivement jugé erroné. On pouvait alors composer ce que J.-P. Sartre appelait « le projet de la vie » ? et l'on pouvait espérer de la voir se dérouler jusqu'à son terme.

 

Mais qui pourrait rassembler assez de courage pour concevoir un projet « d'une vie entière », alors que les conditions dans lesquelles chacun doit accomplir ses tâches quotidiennes, que la définition même des tâches, des habitudes, des styles de vie, que la distinction entre le « comme il faut » et le « il ne faut pas », tout cela ne cesse de changer de manière imprévisible et beaucoup trop rapidement pour se « solidifier » dans des institutions ou se cristalliser dans des routines ?

 

 

Webographie :

BAUMAN Zygmunt. Vivre dans la modernité liquide. in : Faculté des sciences sociales Strasbourg [en ligne]. 2003. Disponible à l'adresse :  http://sspsd.u-strasbg.fr/IMG/pdf/Vivre_dans_la_modernite_liquide._Entretien_avec_Zygmunt_Bauman.pdf

 

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