Le propre de l’Homme
Vers une nouvelle anthropologie

 

  

Peut-on créditer d'une existence véritable les activités humaines consistant à connaître, penser, se représenter, mais aussi à imaginer et à inventer ? Si c'est le cas, cette forme d'existence constituerait le propre de l'Homme, car on ne la trouve chez aucun animal à ce degré de développement. Accorder une réalité à ces activités s’oppose évidemment aux divers behaviorismes (philosophique, psychologique, neurobiologique) qui les nient et veulent s’en tenir aux comportements. Vient ensuite le problème délicat de désigner ce qui produit ces capacités particulières. Nous ferons une proposition à ce sujet.

 

Pour citer cet article :

Juignet, Patrick. Le propre de l'Homme. Philosophie, science et société. 2018. https://philosciences.com/232.

 

Plan de l'article :


  1. Le champ empirique concerné est vaste
  2. Les caractéristiques de ce domaine
  3. Une origine spécifique est nécessaire

 

Texte intégral :

 

1. Le champ empirique concerné est vaste

Les divers aspects empiriques nous intéressant sont dispersés entre la philosophie, la psychanalyse, la psychologie, la psychiatrie, l’anthropologie, la psychologie, le cognitivisme. La dispersion est extrême. Nous procéderons donc plutôt par thèmes, chacun recouvrant un ensemble de faits relativement homogènes. Ni esprit, ni cerveau ? Nous allons rappeler les données des sciences humaines concernant les capacités concernées et nous poserons de manière obsessionnelle la même question pour chaque thème abordé : quel est le support des capacités produisant les faits décrits ?

Le langage et la pensée

Pour Ferdinand de Saussure, avant l’acquisition d’une langue particulière, la pensée n’est qu’une « masse amorphe et indistincte » (Saussure F. de, Cours de Linguistique Générale). Le langage avec sa structure permet une mise en forme de la pensée. C’est la langue qui impose à la pensée son découpage. Pour Noam Chomsky, la formation de la pensée est la principale fonction du langage, bien avant la communication. Pour Chomsky, les grammaires internes issues de la faculté de langage sont des mécanismes génératifs qui permettent aux humains de créer et d’associer un nombre infini de phrases toujours nouvelles. L’activité de penser repose fondamentalement sur cette créativité linguistique inhérente au fonctionnement de la grammaire universelle.

Dans cette approche, c'est l’organisation même du langage qui permet l’activité générale de la pensée. Pour certains linguistes contemporains, « Le langage génère la pensée, la structure et lui confère sa capacité de représentation du réel. Le langage n’est pas une traduction de la pensée qui existerait comme antérieure et indépendante, le langage catalyse la pensée » (Baptiste Morizot, Christel Portes, Marie Montant, Cours « Le langage entre nature et culture »). Il faut aussi considérer que la pensée s'élabore dans la communication. C'est même l'un des fondements de la philosophie : les dialogues socratiques, les écoles de l'Antiquité, la « disputatio » médiévale, les échanges multiples des modernes (séminaires, colloques, congrès, articles, livres). La pensée ne peut être dissociée de l'interaction humaine.

La pensée associe l’intelligence et le langage en une forme perceptible et transcriptible. Elle est génèrée par la conjugaison des capacités cognitives et de symbolisation/représentation aux divers langages disponibles. Plus précisément, la pensée est un mixte associant des éléments et modes représentationnels et cognitifs à des formes syntaxiques (signifiants linguistiques, symboles mathématiques, schémas dessinés, schèmes sonores, etc.), à quoi s’ajoute, lorsque c’est nécessaire, une liaison à la réalité (dénotation, référent, vérité empirique, jugement de réalité, etc.). Les pensées sont, soit mentalisées et conscientes (rendues perceptibles à l’individu), soit communiquées par un média (rendues perceptibles aux autres par re-production).

Le traitement de certains processus cognitifs par les divers langages possibles pour l'Homme (qui sont aussi des processus représentationnels, mais pas seulement) produit les divers types de pensées identifiables, depuis la pensée rationnelle formalisée jusqu’à la pensée imaginative la plus débridée. La pensée n'est donc pas fixe, elle se forme dans un processus dynamique. C’est un processus de composition qui lie les processus cognitifs et les processus langagiers, les deux s'épaulant. Il existe différents types de pensées selon les processus cognitifs engagés et les langages utilisés. (voir l'article : À l'origine de la pensée). Les manières de penser mathématique, musicale, verbale, ou imagée, ne sont pas les mêmes.

Quel est le support de cette capacité à penser  ?

Les conduites et actions pratiques finalisées

Nous définirons les conduites comme des comportements finalisés, c'est-à-dire ayant un but qui préexiste à la réalisation. Généralement, ce but demande une stratégie pour être atteint. Autrement dit, les actes constituant les conduites doivent être coordonnés entre eux intelligemment, de façon à atteindre un but qui a été préalablement défini. Les conduites sont le plus souvent intelligibles pour les autres humains qui en perçoivent la finalité et peuvent éventuellement les comprendre. Nous reprendrions volontiers ici l’idée de Vincent Descombes d’« une puissance intentionnelle de mise en ordre », ou d’un « ordre du sens » (Descombes V., Les Institutions du sens) qui, manifesté dans un comportement, fait de lui ce que nous appelons une conduite. La conduite est structurée selon un ordre intentionnel, c’est-à-dire déterminée par un ensemble de relations entre des fins et des moyens.

Tous ces actes supposent une intelligence, un sens et une intention individuelle, ce qui implique une association complexe entre les divers modes représentationnels. En effet, les processus cognitivo-représentationnels peuvent être opératoires, c’est-à-dire engendrer une action sans passer par la formation d’une pensée explicite consciente. Mais, ils peuvent aussi évidemment avoir donné lieu à une pensée explicite. De plus, dans les conduites courantes, ces processus cognitifs traitent presque toujours simultanément de différents types de représentations qui concernent divers registres comme le bio-pulsionnel, le relationnel, le social, l’économique, le culturel, etc., ce qui implique un arrière-plan cognitif d'une grande complexité. Une intention s’appuie toujours, pour se réaliser, sur un arrière-plan cognitif qui est toujours complexe et ramifié et peut contenir des éléments contradictoires.

Une conduite, quel que soit son domaine, fait appel à des savoirs, à une capacité de jugement, à des raisonnements. Les types de conduites sont innombrables. Ce peut être des conduites adaptatives ou des jeux, ce peut être des conduites concrètes ou sociales. Les conduites peuvent être le fruit d’une pensée, mais aussi les effets d’un traitement représentationnel qui n’a pas été formulé par une pensée. Un bon nombre de conduites relationnelles sont dans ce cas. Elles sont gouvernées par des schèmes relationnels stables et parfois impossibles à modifier comme le montre la psychanalyse que nous allons aborder juste après. Un certain nombre de symptômes comme les obsessions, les phobies, le sont également. Ce sont des processus représentationnels mis en actes plutôt que mis en langue.

Quel support plausible pour cette capacité humaine à poursuivre une finalité, à donner des principes à ses conduites ?

Les représentations et processus psychiques

La psychiatrie et la psychanalyse, depuis la fin du XIXe siècle, décrivent assez finement les formes de la pensée pathologiques (obsessions, délires, rationalisme morbide, etc.) et cherchent à les expliquer. Cette explication passe par la recherche de causes ou, au moins, de conditions déterminantes des symptômes. La psychopathologie distingue les influences neurobiologiques, les influences relationnelles présentes et passées, qui sont mémorisées et traitées par des processus cognitifs divers (rationnels et irrationnels).

On trouve un premier emploi de la notion de représentation par Sigmund Freud en 1893. C’est au sujet de l’hystérie. Concernant la crise hystérique, il l’explique par des groupes de représentations qui peuvent coexister indépendamment les uns des autres. Pour ce qui est des symptômes, ils viendraient de la rupture des associations entre représentations. Le même procédé sera employé ensuite pour tous les types de pathologies.

Du point de vue de la méthode, des aspects importants sont en jeu.
1/ Les représentations ont une autonomie et un rôle causal dans les symptômes et les conduites.
2/ Les représentations et les processus qui les affectent sont inconscients et donc pas psychologiques au sens où on l'entend alors.
3/ Les représentations sont considérées sans rupture avec le neurophysiologique qui les supporte et sur lequel elles agissent.

Nous avons (dès ce début balbutiant) le paradigme de ce qui va devenir le psychisme. Quelque chose se manifeste qui est de l’ordre des représentations, du langage, de schèmes, de fantasmes, d'imagos, d’archétypes, etc.; Et ces aspects, si on s'y réfère, permettent d’expliquer les conduites et les symptômes.

Pour Carl Gustav Jung, le psychisme participe du vivant, mais il doit être considéré comme différent des phénomènes physicochimiques. Du coup il considère que l’on ne peut que constater « notre ignorance de la nature du psychisme » et nous pouvons seulement dire qu’il existe. C’est une position proche de celle de Freud. Les archétypes de Carl Gustav Jung sont des productions originales du psychisme (Les racines de la conscience, p 67) . Mais comment passe-t-on de l’archétype inné et inconscient à un contenu conscient formulé ? Comment ces formes fonctionnelles (Ibid, p. 93) innées et impersonnelles que sont les archétypes produisent-elles les divers aspects imaginatifs et symboliques qui les manifestent ?

Si les représentations, les processus et mécanismes d’association, les structures fantasmatiques, les imagos plus ou moins archétypales, ne sont pas conscients, mais ne sont pas non plus neurologiques, quel est leur support ? Qu’est-ce qui les génère et les fait perdurer ?

L'imagination et l'imaginaire

La mise en évidence de composants élémentaires et fondateurs de l’imaginaire a été amorcée par la psychanalyse et par l'anthropologie. Dans ce cas, la perception de l'environnement ne joue qu'un rôle lointain. Il y a une création et la constitution de représentations complexes inventées. Leur création par l'individu ne veut pas dire qu'elles lui soient propres. On trouve plutôt dans leurs aspects élémentaires, des formes imagées standards, dites archétypales ce qui signifie collectives et constamment retrouvées.

Gilbert Durand fait de l’imaginaire un carrefour anthropologique, la norme fondamentale de la pensée humaine. De fait, il y a bien une charge imaginaire massive et peu perçue dans le vécu humain. Elle constitue un aspect factuel parfaitement descriptible dont il faut tenir compte et qui s'intègre au champ empirique qui nous concerne ici.

Cette charge imaginaire fausse la vision (des autres, de la société, de l’Univers). Elle constitue une capacité de méconnaissance plutôt que de connaissance. Il y une propension humaine à dénier la réalité à vivre dans l’illusion, qui ne peut être négligée.

La psychanalyse et l'anthropologie ont montré que l'imaginaire est lié au pulsionnel, et donc au biologique. Gilbert Durand, par exemple, a répertorié des formes de l'imaginaire autour de grands schèmes structuraux qui ont un rapport avec l'organisation biologique. Et pourtant il leur donne une autonomie, une dynamique propre. Ayant d’abord opté pour une description phénoménologique de l’imaginaire qui l’a amené à une classification des différentes formes et structures, Gilbert Durant déclare que l’imaginaire ne renvoie qu’à lui-même «  (Les structure anthropologies de l’imaginaire, p. 438). Durand se demande ensuite quelle démarche ontologique adopter. Il se réfère alors au sens, « un sens qui serait la chose du monde la mieux partagée » (Ibid.) et aurait un caractère transcendantal (terme qui reste mal défini).

La question à se poser est : quel est le support de cette imagination créatrice en mouvement qui nourrit la pensée, se projette sur les relations humaines, dans les rêves et dans les religions, dans les création artistiques, l’art ? Si elle est lié au biologique, l’imagination ne s’y résorbe pas. La question revient, lancinante : quel est le support de l'imagination chez l’humain, qu'est-ce qui en est porteur et en permet l'activité débordante ?

La fonction sémiotique de Piaget

Jean Piaget a développé une psychologie de la représentation. Avant même que l'enfant n'acquiert les signes linguistiques, il utilise des représentants de différentes manières : par le jeu symbolique, par l’imitation différée, par les images mentales, motrices, visuelles ou auditives. Jusqu'en 1963, Piaget appelait cette fonction « symbolique », puis, suite à une remarque d’un linguiste, il a adopté le terme de fonction sémiotique, car son propos concerne non seulement l'emploi de symboles, mais encore et surtout celui des signes conventionnels.

Piaget considère que cette capacité a pour origine le développement de l'imitation. L'imitation - d'actions, de gestes, de mimiques, d'événements, mais aussi de productions vocales et verbales - est d'abord immédiate. Puis, elle devient différée. Se met en jeu le processus fondamental de différenciation du représentant (signifiant) et du représenté (signifié) évoqué en son absence. Selon Piaget, le langage est « un cas particulier de la fonction sémiotique » (Schèmes d'action et apprentissage du langage, p. 248.)

Les enfants du stade sensori-moteur disposent déjà d'une fonction de présentation différée, car ils construisent des traces internes des objets rencontrés, ainsi que des traces des comportements qui peuvent se combiner entre elles. Ces combinaisons forment des opérations et c'est cette opérativité qui génère les comportements intelligents. Elles sont réactives, c'est-à-dire dépendent des stimulations externes et des renforcements. Si elles ne sont plus utiles et efficaces, elles disparaissent. Enfin, elles ne sont pas réflexives et mobilisables et ne constituent donc pas des connaissances. Nous ne sommes pas encore dans le représentationnel, c’est seulement une intelligence pratique.

La pensée humaine, quant à elle, se différencie de ce fonctionnement pratique sous trois aspects au moins : - elle mobilise des représentations et des opérations qui, une fois constituées, sont stables - ces images et opérations peuvent subsister indépendamment des circonstances. L’activité intelligente peut se déployer d'elle-même en l'absence de toute stimulation et de tout renforcement. – ces schèmes sont potentiellement accessibles à l'individu. Il peut gérer la pensée et la contrôler. Une fois admises les différences entre ces deux fonctionnements et le fait que la représentation pratique préexiste à l'émergence de l’intelligence opératoire, la question est alors de savoir quels sont les mécanismes qui expliquent le passage de l'une à l'autre.

Piaget fait intervenir deux facteurs. D'une part, une fonction sémiotique générale qui découle du fonctionnement représentatif pratique et qui se caractérise par une capacité d'associer aux entités opératives des éléments figuratifs susceptibles de les « exprimer ». D'autre part, les capacités d'imitation qui alimentent en quelque sorte cette fonction en entités expressives rencontrées dans le milieu : d'abord en indices et en symboles motivés tirés de l'expérience active, puis en signes arbitraires et immotivés tirés de la langue.

La cognition est vue par Piaget d'abord sous l’angle génétique (sa construction progressive au cours de la vie). Elle est conçue comme activité fonctionnelle (c’est-à-dire de manière dynamique, interactive, autorégulatrice) et comme structure (se constituant en système organisé prenant une forme définie). C'est la cognition au sens large depuis le rapport à l’environnement jusqu’aux activités théoriques.

Où loger cette fonction, quel substrat attribuer à cette capacité extraordinaire si développée chez l’Homme  ?

Le symbolique de Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss a repris le terme d'esprit, mais il parle d'un esprit désubjectivé, fait d’opérations qui sont le symbolique lui-même, conçu comme une entité supra-individuelle et inconsciente. Le système symbolique « se borne à imposer des lois structurales, qui épuisent sa réalité, à des éléments inarticulés qui proviennent d'ailleurs : pulsions, émotions, représentations, souvenirs » (Anthropologie structurale, p. 232, 233.).

Ce n’est pas le refuge des particularités individuelles, le dépositaire de l’histoire unique de chacun, mais un fonctionnement commun à tous. Inconscient, il « se réduit à un terme par lequel nous désignons une fonction : la fonction symbolique, spécifiquement humaine, sans doute, mais qui, chez tous les Hommes, s'exerce selon les mêmes lois ; qui se ramène, en fait à l'ensemble de ces lois qui dépend de la structure objective du psychisme et du cerveau » (Ibid., p. 349.) et son fonctionnement repose sur « le jeu combiné de mécanismes biologiques et psychologiques » (Ibid., p. 333).

L’existence du symbolique est mise en évidence par l’identité des systèmes apparaissant dans les différents domaines des activités sociales et culturelles humaines. Par rapport aux capacités et activités humaines, la structure est l’armature invisible qui les génère et les soutient. L’esprit humain, en œuvrant, produit les structures et les applique (de manière inconsciente), organisant ainsi le monde, et fondant la culture (Anthropologie Structurale, p. 117.).

Certes, on note des variations dans les énoncés, mais le sens général est toujours identique. L’esprit « impose des formes », via « des schèmes », qui modèlent la réalité sociale et permettent de comprendre la réalité naturelle. L’activité cognitive de l'Homme impose des formes à des contenus et finalement trouve sa définition de produire les structures.

Ce dont parle Claude Lévi-Strauss correspond à l'un des aspects de ce que nous voulons mettre en évidence sous le terme neutre de cognitif, neutre au sens où il évite celui très connoté d'esprit. Il s’agit de la capacité à représenter, puis séparer, trier, classer les aspects de l’environnement concret et social de l’Homme. Cette capacité agence et ordonne selon des principes de symétrie, opposition, contraire, équivalence. Il s’ensuit un effet dans l’organisation des pratiques et concrètes, tout autant que l’exercice de la pensée réfléchie.

Claude Lévi-Strauss montre qu'il existe un système d'ordonnancement qui s’applique spontanément à divers domaines dont les productions et la transmission des mythes, des systèmes de parentés, des traditions et coutumes humaines. Cet ordonnancement se met en jeu automatiquement, au quotidien, sans volonté particulière. Il est à l'œuvre dans la plupart des actions humaines et semble être universel et fondateur de la culture.

Si la structure symbolique dépendait du cerveau ce serait une structure cérébrale. Ce n’est pas le cas. Quelle est la nature de cette structure d’ordonnancement, quelle forme d’existence lui donner  ?

La représentation vue par le cognitivisme

Une partie de la psychologie cognitiviste (mais une partie seulement) a repris la représentation comme support des compétences. Ce sont des entités (de diverses tailles et de diverses natures), douées de propriétés (sémantiques, syntaxiques et autres), qui feraient l'objet de traitements ou processus cognitifs. Les représentations supposées par le cognitivisme ne sont pas des observables, sont des entités supposées à titre théorique dont les propriétés font l'objet d'une recherche empirique qui cherche à être expérimentale.

La représentation est définie comme un constituant cognitif issu des interactions de l'individu avec le monde. Les représentations dont il est question présentent les propriétés communes suivantes selon Denis (Image et cognition, Paris, PUF, 1993) : la nécessité de leur inscription sur un support ; une fonction de référence ; la nécessité d’une manipulation. Pour certains cognitivistes, le sens est identifié à des représentations qui, pour certaines, sont des concepts. On conclut alors, avec Jackendoff, que « la structure sémantique est la structure conceptuelle » (Jackendoff R., Semantics and cognition, p. 85) ; ou encore avec Langacker que « le sens est identifié avec la conceptualisation » (Langacker R., An introduction to cognitive grammar, p. 3).

La psychologie cognitive d'inspiration cognitiviste étend ses ambitions du côté de la pensée en général, voire de « l'esprit », en s'interrogeant sur les mécanismes fondamentaux de « l'esprit ». Cela tient à sa filiation avec la philosophie de l'esprit. Cette psychologie recherche une continuité dans « la manière dont la pensée émerge de l'activité cérébrale » et « d'une conception unitaire de l'activité psychologique, organisée en niveaux de traitements hiérarchisés, partant de l'analyse des signaux (les stimuli) pour s'achever avec l'élaboration de connaissances stables présentées de manière symbolique » (Launay M., Psychologie cognitive, p. 18).

Il y a là l'amorce d'un paradigme original concernant l'Homme, mais avec des ambiguïtés importantes dans l'emploi indifférent des termes de mental, esprit, pensée, cognition, esprit-cerveau. Les éléments cognitifs dont traite la psychologie cognitiviste sont les diverses formes de représentations (sémantiques, spatiales, procédurales) et des divers mécanismes dans lesquels elles entrent (catégorisation, compréhension, raisonnement). La recherche aboutit à les modéliser et les théoriser. Nous nous limiterons à cet aspect pour demander quelle assise ontologique donner à ce qui génère ces composants cognitifs et représentationnels dont elle prétend s'occuper ?

La syntaxe générative de Noam Chomsky

En 1957, Noam Chomsky publie Structures syntaxiques où il affirme que le langage vient d'une capacité innée et qu'il existe une grammaire universelle.

La grammaire générative est une méthode d'analyse permettant de montrer comment est générée une langue selon sa syntaxe. Les régularités formelles qui s'observent dans les règles de réécriture d'une langue ou d'une langue à l'autre sont la conséquence de la méthode utilisée. L'application de cette méthode montre des contraintes : la syntaxe suit telle règle et pas une autre. Elle enregistre des contraintes qui sont celles qui déterminent la syntaxe.

Concernant le langage, Chomsky formule l'hypothèse hautement probable selon laquelle l'individu contribue en grande partie à l'élaboration de la structure du langage (Conférence 1971). Il montre, par la grammaire générative, un schématisme fondateur pour le langage. Si on admet ces deux propositions, plusieurs explications sont possibles. On peut, comme le fait Chomsky, supposer une capacité biologique innée concernant le langage. Mais, on peut aussi interpréter autrement l'autonomie du langage.

Pour montrer l'existence du processus générateur du langage, Chomsky procède par abstraction à partir des aspects factuels du langage et non à partir de données neurobiologiques. Chomsky et son école montrent que les syntaxes des langues humaines suivent des règles qui leur sont propres. Les lois de la syntaxe ne sont d'évidence pas des lois biologiques.

S’il y a des facteurs biologiques innés, l'hypothèse d'un déterminisme langagier autonome est à envisager. On peut supposer que le support neurobiologique permettant le langage est biologiquement déterminé, mais qu'à partir de ce support, le langage et sa syntaxe acquièrent une certaine autonomie, qu'ils ont un déterminisme propre. Si les syntaxes des langues humaines suivent des règles propres, il ne paraît pas illégitime de faire l'hypothèse que le processus générateur du langage dont parle Chomsky ait pour origine un champ distinct du neurobiologique.

L’existence d'un déterminisme propre au langage autorise à poser la question d’un support indépendant. Chomsky et son école montrent que les syntaxes des langues humaines suivent des règles qui leur sont propres, et si elles leur sont propres elles ne viennent pas de la neurobiologie. On a là l’indice d’une forme existence autonome qui est nécessairement portée par les individus, car les langues ne se parlent pas entre elles toutes seules. Comment l’envisager sans renoncer aux idées de Chomsky ?

2. Les caractéristiques de ce domaine

Ce vaste domaine de la réalité dont nous venons de donner un bref aperçu possède des caractéristiques très singulières qui le différencient des autres chamsp de la réalité et il mérite donc qu'on l'individualise. Nous allons voir quelques unes de ses spécificités.

Une dynamique productive

Ce domaine factuel est mouvant et dynamique, il n’existe que dans l’action qui le produit. Tout ce dont nous avons parlé a une forme d’existence transitoire liée à sa production.

Les formes concrètes stabilisées (enregistrements, écrits, peintures, etc.) demandent une interaction humaine pour exister. Ces formes concrètes n’interagissent pas directement entre elles. Ce sont des choses qui peuvent interagir en tant que choses, mais ceci ne concerne pas notre propos. Un livre tombant sur un autre livre peut l’écorner, mais cette action concrète n’a d’évidence aucun rapport avec la lecture, le contenu transmissible par les livres.

Les faits considérés ne peuvent agir directement sur d’autres faits du même type. Il n'y a pas d'interaction possible entre eux sans passage par des individus humains. Les livres ne se lisent pas entre eux, les images ne se regardent pas elles-mêmes. C'est une caractéristique spécifique de ces faits : bien que présents dans la réalité, ils n'interagissent pas directement entre eux. Le médiateur constant et indispensable est l'être humain.

On comprend alors mieux notre interrogation constante : qu’est-ce qui en l’Homme, en chaque homme, est le support de cette interaction indispensable ?

Tous les faits concernés sont liés à l’action, ils sont toujours produits par des humains, ils exigent une activité humaine. Les livres ne se lisent pas tout seuls, les conversations ne se produisent pas si personne ne parle et la pensée ne s’attrape pas avec un filet à papillon dans le ciel des idéalités. Il faut un mouvement, une dynamique humaine, ce qui les différencie radicalement des phénomènes physico-chimiques qui n’ont besoin de personne.

De plus, il s’agit toujours d’actions complexes qui mettent en jeu simultanément plusieurs capacités et, assez souvent aussi, plusieurs individus, car ces actions individuelles sont liées à la communication et à l’échange entre les personnes. Les faits dont nous nous occupons ne ressemblent pas aux choses concrètes ; ce ne sont pas les propriétés ou les qualités de quelque chose (quelle que soit cette chose) ; ce ne sont ni des qualités premières, ni des qualités secondes. Ils s’agit toujours d’une dynamique se produisant au plan individuel, souvent associée à une mise en jeu collective.

Des effets socioculturels

Les conduites humaines produisent des effets dans la réalité concrète et dans la réalité sociale. Les actions et discours produisent un effet individuel chez celui qui les perçoit : émotion, réflexion, projet de faire telle action. Une conduite individuelle engendre d'autres conduites et attitudes dans l'entourage et devient collective. Les actions pratiques transforment l’environnement au point que l’Homme crée un milieu qui lui est propre.

Ces conduites individuelles sont organisées selon une structure rationnelle ou irrationnelle, mais elles sont aussi compréhensible par les autres individus humains. Les faits et gestes ont une finalité dont on rapporte l’origine en amont (ce qu’on appelle l’intention). Il se produit un vaste ordonnancement social à caractère symbolique. Un ensemble de règles explicites ou implicites, de manières de se conduire, de lois floues ou bien définies et codifiées.

Ces formes de réflexion et d’action constituent un néo-environnement qui est différent et distant de l'environnement naturel, un néo-environnement symbolique/fictif distancié de la nécessité immédiate. L'ensemble forme la nébuleuse culturelle qui enveloppe l'Homme de sa naissance à sa mort. Son contenu est variable au fil du temps historique, car les connaissances et les formes symboliques se transmettent, évoluent, s’accroissent ou se perdent. Cet environnement culturel va du langage aux rites, il concerne les institutions de base comme la famille ou très vastes comme les États, il concerne les mœurs.

La plupart de ces mouvements de pensée produisent des contenus qui sont objectivés sous forme de textes oraux ou écrits, et selon des formes picturales ou musicales. In fine, c’est toute la culture qui est concernée. Une fois produite, la transmission d’une culture implique un apprentissage et une mémorisation par la génération suivante. L’ interrogation ressurgit : qu’est-ce qui en l’Homme, à chaque génération lui permet de comprendre, de mettre en œuvre à son tour ces ensembles symbolico-culturels ?

Ceci n’a rien à voir avec l’univers naturel qui se réplique selon des lois automatiques. Les pensées et les conduites humaines ne sont pas du même type que les faits comme les changements de saison, la pousse des feuilles, la reproduction des insectes, etc. Ils ne peuvent y être comparés ou assimilés.

Un dépassement du biologique

Les faits évoqués ne sont pas non plus du même genre que les mouvements viscéraux, les réflexes, les comportements instinctifs. Ce ne sont pas des réactions à des indices, ni des comportements conditionnés devenus des automatismes. Ces conduites de réflexion, intelligentes et symboliques, manifestent un décalage par rapport aux événements qui les sollicitent. Ce décalage est d'abord temporel (temps de compréhension, puis d’intégration, puis d’enchaînement, et enfin de réponse, le cas échéant). Ce décalage peut demander une heure ou plusieurs mois. Il peut même y avoir des effets d’après-coup (ultérieurs et à distance de l’événement) assez lointains (plusieurs années) lorsque viennent s’ajouter d’autres informations qui n’étaient pas présentes au début. Karl Popper a traité de l'une de ces caractéristiques spécifiques sous le thème de « la théorie causale de la nomination », aboutissant à l'idée qu'on « ne peut formuler de théorie physique qui rende compte selon un mode causal des fonctions descriptives et argumentatives du langage » (Conjectures et réfutations, p. 437).

Ce décalage est aussi qualitatif. Il ne s'agit pas d'une réaction au contexte. Ce traitement lent et complexe par la pensée peut engendrer une meilleure adaptation, mais aussi une désadaptation majeure aux contraintes du monde (les folies humaines). Il peut se faire sur un mode rationnel et objectif ou sur un mode imaginaire et irrationnel. Il peut s'agir de scénarios parfaitement fantaisistes qui engendrent des conduites désadaptées. Dans le temps de l’évolution individuelle, les faits de ce type apparaissent progressivement. Ils sont insignifiants à la naissance et se développent ensuite. De plus, il y a une maturation, une sagesse acquise avec l'âge qui les modifie. Ils sont variables au fil du temps individuel, ce qui tend à prouver l'existence d'un mouvement qui leur soit propre.

Les conduites sont produites par des individus humains. Les pensées ne surgissent pas d'elles-mêmes spontanément dans la nature environnante. On ne trouve pas de formes signifiantes dans les bois ou les champs. Les discours, ni ne se prononcent, ni ne se répondent spontanément. Les contraintes issues des règles linguistiques et de la logique ne s’appliquent pas directement aux discours comme la danse aux abeilles face à du pollen. Il faut des locuteurs motivés pour cela.

En même temps tous les auteurs concernés évoquent, à juste titre et c’est aussi un caractère essentiel, un lien avec le cerveau et la neurophysiologie. Et la question se repose de la manière suivante, qu’est-ce qui en l’Homme peut dépasser le biologique sans en être coupé, séparé ? De quelle manière ?

Le caractère autonome de la pensée rationnelle

La pensée théorique a une possibilité de validation intrinsèque (rationnelle ou logique, établie par le raisonnement). Cette possibilité d'affirmer la vérité ou la fausseté implique une autonomie de la pensée, c'est-à-dire le fait qu'elle ne dépende que des critères qu’elle se donne.

Si un changement dans la biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les lois mathématiques ou les règles logiques estimée justes, il n’y aurait plus de démonstration dont on puisse dire si elle est vraie ou fausse universellement. Il n’y aurait que des opinions relatives aux circonstances.

L’autonomie de la pensée signifie que la raison se soumet à des règles qui lui sont propres. De la sorte, un domaine possédant un degré de fermeture se constitue. Comme cette autonomie ne vient pas de l'interaction des éléments logico-mathématiques entre eux (ils n'interagissent pas directement entre eux dans le ciel des idéalités), elle implique une indépendance de la capacité qui en permet le maniement. Il y là quelque chose de spécifique.

Le travail d'Emmanuel Kant n'est pas étranger à cette hypothèse. Kant a cherché à montrer que la pensée pure avait ses conditions de possibilité en elle-même. C'est l'ambition de la philosophie transcendantale. Les éléments premiers de la pensée, qui permettent la construction des objets sur lesquels portera secondairement la réflexion, sont déterminés par notre faculté de connaître.

Si la pensée humaine est capable de se penser elle-même pour juger de sa validité et rectifier sa méthode, il est impossible quelle soit déterminée de manière hétéronome.

Si l’action de penser était déterminée neurobiologiquement, elle il perdrait ses qualités et entrerait dans la catégorie des faits ordinaires. La pensée en tant que produit d’un processus neurobiologique serait un fait parmi d’autres. Les faits ne sont pas à discuter, mais seulement à constater. On constaterait, dans une perspective naturaliste, que telle pensée factuelle est adaptée ou pas à la situation factuelle. Or, on ne peut réduire la pensée à cette dimension d’adéquation pratique.

Nier l’autonomie de la pensée est une impasse de la modernité créée par la volonté de naturaliser l’Homme pour échapper à l’idéalisme et au spiritualisme jugés inacceptables sur le plan métaphysique. La validité des raisonnements demande une autonomie de ce qui les produit et de ce qui les confronte, les valide ou les réfute. Si un champ propre de détermination de type cognitivo-représentationnel n’existe pas, la pensée est déterminée par le fonctionnement du cerveau et elle n'a pas de validité intrinsèque.

Un ordre qui n'est pas causal

On peut rappeler le raisonnement de Donald Davidson concernant les événements mentaux : « … il n'y a pas de lois déterministes strictes à partir desquelles on puisse prédire et expliquer la nature exacte des événements mentaux » (Actions et événements, p. 279.). À partir de cette constatation, il est impossible d'évoquer une détermination causale par des états physiques. Mais plus généralement les processus d'enchaînement des type cognitif et représentationnels suivent des règles qui leurs sont propres et ne peuvent être formulées en terme de causalité.

Ils ont tout simplement  un  ordonnancement qui leur est propre. On peut le nommer ordre symbolique avec Claude Lévi-Strauss. Universellement répandu dans l’espèce humaine, cet ordonnancement social est en rupture avec les comportements imposés par les instincts et les pulsions. Les bizarreries imaginaires le sont aussi. Le fantastique, le merveilleux, l’horrible issus de l’imaginaire ne répondent à aucune nécessité naturelle.

On évoquera aussi classiquement les conduites morales. Se comporter selon des principes demande que ces principes soient identifiables et discutables par eux-mêmes. Mais aussi c’est toute l’activité scientifique qui s’efforce de penser et d’agir selon méthode et au sein de paradigmes assez stricts, dont on ne voit pas comment elle pourrait dépendre des cerveaux des chercheurs qui sont à coup sûr tous différents. Un immense champ d’activités humaines est régit par des règles, des principes qui demandent d’avoir été pensés, discutés, communiqués, établis collectivement.

La question se repose : qu’est-ce qui génère en chaque homme cette capacité de connaître selon des règles  ? Comment ? Quel support permet l’autonomie de la pensée rationnelle et des conduites régies par des principes ?

La complexité est présente d’emblée

Les faits de pensée associent généralement quatre aspects à des degrés divers : ils sont conscients, ils comportent un jugement, ils jouent sur la représentation, ils mobilisent le langage, il sont intentionnels, ils suivent des règles qui leur sont propres, il sont potentiellement reproductibles chez autrui. On trouve toujours ces caractères, à de degrés divers, dans les diverses manifestations que nous avons évoquées ci-dessus et leur association leur donne une spécificité indéniable.

La perception, le plus simple des faits à considérer dans ce domaine, comporte ce qu'on nomme conscience. La personne sait qu'elle perçoit quelque chose, elle y prête attention. Cela s’accompagne toujours d'une activité cognitive telle que l'utilisation de catégories (espace et temps) et de jugements (réalité ou illusion du perçu). À ce jugement s'en ajoutent d'autres en nombre indéfini (c'est dangereux, c'est intéressant, etc.). La perception implique un redoublement de la sensation dans la mémoire, une persistance hors du contexte immédiat, ce que nous nommons représentation qui est une présentation différée réutilisable. Généralement, la perception s’accompagne d'une nomination (de la chose perçue), parfois d'une expression et d'une série de pensées. Elle peut être indiquée à autrui par un geste, un son, évoquée par une phrase la décrivant.

L’élément le plus simple possible du domaine concerné comme une perception est déjà extraordinairement complexe et met en jeu des capacités diverses. Cette liaison entre capacités diverses n'est pas anecdotique. Elle demande une puissance synthétique considérable concernant des aspects très abstraits comme le jugement, la conscience, etc. Ici aussi, on peut assez légitimement supposer un échappement au déterminisme biologique dont ne voit pas par quel processus il permettrait une telle synthèse. Cela implique comme caractéristique particulière la liaison et l’interconnexion entre des capacités diverses et nombreuses.

 Qu’est-ce qui en l’Homme est capable d’effectuer cela ? Une fois la liaison effectuée entre les différents aspects concernés, quelle forme prend le résultat ?

Conclusion : une origine spécifique est nécessaire

Un domaine factuel particulier et irréfutable 

Les faits de pensée, d'action et de création sont le plus souvent conscients, intentionnels et représentatifs. Ils sont de plus liés aux langages (verbal, imagé, musical) et dirigés par des processus cognitifs dont certains sont rationnels et d'autres non. Ils ont une ampleur et une importance majeures pour l'Homme ; partageables et partagés par une bonne partie de l'humanité, ils constituent un néo-environnement qui enveloppe la vie humaine.

Ils se constitue là un vaste domaine de la réalité qui présente une certaine homogénéité pourvu de traits singuliers qui le différencient d'autres domaine identifiables, comme le domaine physique, chimique et biologique. Ce domaine est spécifique à l’Homme et ne se retrouve nulle part dans le milieu naturel. Il n'a pas d'équivalent dans le reste du Monde.

La pensée sous toutes ses formes, les conduites intelligentes et intentionnelles, la communication langagière, et tout ce que cela permet (le lien social, la production d’une culture artistique et scientifique) sont le propre de l’Homme. Ces divers aspects ont un aspect factuel parfaitement identifiable qui présente des caractéristiques spécifiques qui les distinguent des faits identifiés par des sciences empiriques physiques, chimiques et biologiques.

Nous les avons évoqués grâce à la philosophie et aux diverses sciences de l’Homme, telles que la linguistique, la psychanalyse, la psychologie, l'anthropologie, le cognitivisme, qui les étudient et mettent en évidence des capacités humaines spécifiques. Prises toutes ensemble, ces disciplines désignent un vaste domaine, un immense champ factuel bien particulier, qui mérite d'être identifié et accrédité comme champ de recherche .

Quelles capacités pour réaliser cela ?

Si on récuse la réponse selon laquelle ce domaine serait celui de de « l’esprit » comme entité substantielle à connotation métaphysique, ou celle des idéalités platoniciennes, ou encore celle d’un « Monde 3 » à la façon de Popper, la question devient : qu’est-ce qui en l’Homme (dans ce qui le constitue) produit les faits évoqués ci-dessus ? Qu'est-ce qui en chaque individu humain peut générer les faits de pensée d’intelligence, d’imagination, de langage ?

Il n'y a que deux réponses raisonnables : le support individuel de ces capacités spécifiquement humaines est soit de l’ordre du champ biologique (et plus spécifiquement neurophysiologique), soit de l’ordre d’un champ différent possédant un degré d’organisation supérieur au neurobiologique.

Les arguments vus dans cet article montrent qu’il est probable que les capacités propres à l'Homme reposent sur un degré d’organisation supérieur au neurobiologique, un niveau de complexité spécifique. Elles dépendent « d'un niveau qui auto-organise sa propre dynamique » (Penser l'imaginaire, p. 19). Cette conception n’est compréhensible et admissible que dans le cadre d’une ontologie pluraliste, c'est-à-dire ni réductionniste, ni dualiste (voir : Une ontologie pluraliste). Dans cette perspective elle n’a alors rien de mystérieux, il y a juste à concevoir un degré d’organisation et de fonctionnalité supplémentaire à partir du niveau neurophysiologique (voir : L’émergence d'un niveau cognitif et représentationnel). C'est notre proposition pour aller vers une nouvelle anthropologie philosophique, qui sans être tout a fait nouvelle a ceci d'original qu'elle s' appuie sur une ontologie bien définie. 

L'évocation d'un degré d’organisation et d'intégration supérieur au neurobiologique, c'est-à-dire d'un niveau de complexité spécifique à l'humain, constitue la thèse anthropologique que nous avons soutenu dans le cadre du programme de recherche intitulé «  Vers une nouvelle anthropologie » au Collège International de Philosophie, de 2008 à 2013. Placé dans le cadre d’une ontologie pluraliste il est possible de soutenir que l’Homme présente un degré d’organisation et de fonctionnalité sophistiqué qui lui est propre et n’est présent nulle part ailleurs dans l’Univers, sauf chez certains animaux supérieurs, à un bien moindre degré.

Une telle proposition a l'avantage de poser le problème des capacités humaines autrement qu'en termes de réduction au cerveau ou de leur attribution à un Esprit dont le statut ontologique est discutable. Autrement dit, le problème corps-esprit devient : y-a-t-il un niveau de complexité supérieur issu du niveau neurophysiologique et susceptible de générer les conduites intelligentes, finalisées, symboliques, langagières, communicationnelles et la pensée sous toutes ses formes ?

Le propre de l'Homme, ce sont ses capacités individuelles à connaître, à se représenter et à imaginer, qui présentent la particularité d'être communicables et reproductibles collectivement. Si on estime que la biologie du cerveau est insuffisante à les expliquer et, simultanément, que l’esprit ne saurait en être le réceptacle, il reste comme solution rationnelle à reconnaître que l’humain possède un degré d’organisation spécifique qui en est le support nécessaire.

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L'auteur :

Patrick Juignet