L'Homme et ses environnements

 

Peut-on penser un Homme qui participe de l'Univers et y soit présent sans extériorité, ce qui concrètement correspond à un Homme enchâssé dans son environnement ? C'est possible grâce une ontologie pluraliste. Elle nous amènera à proposer un modèle simplifié de l'Homme, une silhouette de l'humain telle qu'on peut la tracer en ce début du XXIe siècle. Cette silhouette ne s'inscrira pas dans la philosophie naturaliste, mais sa conséquence pratique implique une responsabilité vis-à-vis de l'environnement naturel.

 

Pour citer cet article :

 

Juignet Patrick. L'Homme est ses environnements. Philosophie, science et société. 2021. https://philosciences.com/163.

 

Plan de l'article :


  1. Un Homme pluridimensionnel
  2. Un modèle très simplifié
  3. Une anthropologie pluridimensionnelle
  4. Une inclusion totale
  5. Le problème de l'écosystème terrestre
  6. Conclusion

 

Texte intégral :

1. Un Homme pluridimensionnel

Dépasser le dualisme

La conception de l'Homme la plus répandue le considère comme un individu constitué d'un corps et d'un esprit. Cet individu est différent et séparé de la nature qui l'environne et par conséquent peut se déclarer « maître et possesseur de la nature ». Il est comme hors du Monde  On trouve déjà dans le récit de la Genèse un verset qui invite à « dominer » la Terre (cf. Gn 1, 28). Du côté matérialiste et naturaliste, si le dualisme est contesté, par contre on ne trouve guère de critique de cet Homme individuel isolé de son environnement et qui collectivement doit maîtriser la Nature.

Il existe une toute autre vision de l'Univers et de l'Homme, une vision que l'on peut qualifier de pluraliste et continuiste. Pluraliste car elle prend en compte les nombreux niveaux d'organisation qu'ils soient physiques, chimiques ou biologiques, qui forment des modes enchevêtrés en interaction les uns sur les autres (voir : Une ontologie pluraliste est elle envisageable). Ces formes d'organisation sont  les mêmes pour Homme et pour le reste de l'Univers qui sont donc en continuité. Cependant,  l'Homme au sens générique et au sens de l'espèce humaine a des particularités. L'Homme pense et il a une vie social intense. Il faut donc aussi tenir compte des niveaux cognitif et social, qui lui sont propres.  

La pensée humaine et les créations qu'elle permet (mythe, idéologie, récit, philosophie, science) sont d'évidence produits par les êtres humains. Ceci étant admis, il y a un âpre débat pour désigner ce qui les génère. Pour les naturalistes, c’est le fonctionnement neuronal. Cette hypothèse n'est pas fausse, mais elle est très insuffisante. Il est plus cohérent de supposer un niveau d’organisation de complexité supérieure à celle du niveau neurobiologique. Il émerge chez l'Homme à partir d'un certain degré de maturation (et peut-être aussi chez les animaux supérieurs, mais de manière très rudimentaire) un niveau cognitif qui se structure en divers appareils fonctionnels.

Ce niveau se définit comme l'ensemble des éléments et processus supportant les capacités permettant de générer les conduites intelligentes, finalisées, symboliques, langagières et logico-mathématiques. C'est un mode d'organisation et d’intégration auquel il est légitime de supposer une existence réelle (voir : Le propre de l'Homme ?). Ce jugement d'existence constitue une thèse ontologique qui se prononce sur ce qui constitue l’Homme. Elle s'oppose à l'Homme neuronal, comme à l'Homme spirituel, en proposant un Homme pluriel à qui sa constitution donne les capacités de penser, transformer, inventer, de se forger un environnement socioculturel.

Cette proposition trace une voie qui s’écarte du socle dualiste de la modernité tout comme de l'individualisme et du solipsisme qui vont avec. Elle rompt l’écartèlement de l’Homme entre transcendance et nature et évite ainsi la dichotomisation des savoirs entre sciences de la nature et philosophie de l’esprit, caractéristiques de la pensée moderne. Notre propos aboutit à la vision d'un Homme inclut dans ses environnements qu'ils soient concret et naturel, ou familial et relationnel, ou encore social et culturel.

Penser, communiquer, interagir avec les autres, ne renvoie pas à une capacité particulière, mais à plusieurs. Le traitement cognitif intègre diverses capacités intellectuelles (mémoire, raisonnement, jugement, langages de divers types), mais aussi affectivo-pulsionnelles ainsi que des déterminations sociologiques (massives, mais qui passent souvent inaperçues compte tenu des clivages disciplinaires en cours). Le tout s'intègre et se fond pour produire les discours, pensées et attitudes que l'on peut observer.

Une pluralité ontologique

Le niveau cognitivo-représentationnel génère les différentes formes de pensée, dont les produits objectivés forment la culture et permettent la socialisation. La socioculture constitue un environnement différent de l'environnement naturel, un néo-environnement qui distancie les humains de la nécessité immédiate. Ainsi, une vaste nébuleuse sociale et culturelle enveloppe l'Homme de sa naissance à sa mort qui diffère selon les régions et qui évolue au fil du temps.

L'affirmation d'une existence spécifique ne se fait pas exactement de la même façon pour le cognitif et le social, bien que, dans les deux cas, le principe soit le même. À partir de la constatation d'un domaine factuel homogène, il paraît légitime de considérer qu'il y existe un réel correspondant qui en explique la persistance et la force déterminante. Nous nous trouvons dans cette configuration pour les deux domaines étudiés masi avec des nuances.

Pour le cognitivo-représentationnel, cela revient à désigner une entité en l'Homme qui génère la pensée et les actions intelligentes. Deux entités sont candidates, le niveau neurobiologique et le niveau cognitivo-représentationnel. Les caractéristiques factuelles du domaine considéré sont en faveur du second. Corollairement, cette hypothèse tient sur le fait que les caractéristiques connues du neurobiologique ne sont pas propres à expliquer les faits considérés. La désignation du réel du social se fait aussi par la négative et vient du fait que généralement on s'accorde pour admettre que les actions individuelles psychologiquement déterminées (c'est-à-dire conjointement par le biologique et le cognitif) ne sont pas suffisantes pour faire une société.

Mettre en évidence le niveau cognitif et le niveau social, ce n’est pas reléguer le biologique ou le minimiser. L’Homo sapiens est du genre Homo, ce qui signifie qu'il est un vivant parmi les autres. Mais, à un moment donné de son évolution, il est devenu sapiens, c’est-à-dire a acquis une spécificité d’espèce et il s'est mis à vivre en groupe formant des sociétés de plus en plus vastes et complexes. Pour autant, il n’a pas perdu son être biologique. Pour nous, l’Homme est bien un vivant pris dans l’évolution et dont l'être participe du niveau biologique, ce qui est la même chose pour tous les vivant connus. Par là, il est nécessairement en interaction avec l'environnement terrestre au sein duquel la vie est apparue et se maintient. 

D'un autre côté, il faut tenir compte de ce que les conduites humaines façonnent l'environnement vivant végétal et animal d’une manière qui est sans équivalent dans le reste règne animal. De nos jours, les espaces environnementaux peu modifiés par l’activité humaine sont très rares. La Terre est soumise à des contraintes économiques et techniques de plus en plus fortes qui la façonne. L’Homme ne vit pas dans la nature telle que l'évolution la forgée, il vit dans un environnement naturel transformé et dans une environnement un social et culturel qu’il a forgé.

L'Homme est  pluridimensionnel, à la fois physique, chimique, biologique, cognitif et social, et à ce titre en continuité avec l'environnement dit naturel constitué de la même manière, tout comme avec celui socioculturel qu'il a façonné à son image grâce à ses capacités cognitives. Il y a une congruence entre ce qui constitue l'Homme et ce qui constitue son environnement. 

2. Un modèle très simplifié

Des niveaux de complexité

En considérant les fonctions remplies et leurs manifestations caractéristiques, on est amené à considérer divers niveaux. Par ordre de complexité croissante, il est possible de considérer un appareil biosomatique, un appareil neurophysiologique se différenciant en neuro-informationnel et enfin un appareil cognitivo-représentationnel (qui supporte les capacités symboliques, d'intelligence, de pensée, de représentation, de communication langagière, etc.)

Le concept d'émergence laisse supposer que la structuration à des degrés supérieurs de complexité se produit à partir du niveau le plus simple, forgeant ainsi l’ensemble des mode-appareils considérés. Par réorganisations successives, se constituent diverses strates et systèmes.  Cette conception présente l'intérêt de ne supposer aucune coupure du biosomatique jusqu'au cognitif le plus élaboré. À partir de ces concepts, nous pouvons construire un modèle théorique simplifié constitué de plusieurs niveaux hiérarchisés.

Si l'on néglige les niveaux physiques et chimiques qui ne nous intéressent pas ici, il reste le niveau biologique. L'individu humain peut être considéré selon les degrés de complexité de son organisation biologique. Même limité à ce niveau, nous avons affaire à une infinité de systèmes et d'appareils qui demanderaient une encyclopédie pour être décrits. Nous allons donc simplifier à l'extrême en ne prenant en compte que ce qui est indispensable.

Dans le niveau biologique, nous séparerons le biosomatique (pris en bloc) et un appareil privilégié, l'appareil neurologique, le système nerveux. Au sein du système nerveux, nous individualiserons sa constitution et son fonctionnement, ensemble que nous nommerons neurofonctionnel. Au sein du neurofonctionnel, il existe un aspect très particulier qui est la formation, la transmission et l'interaction des signaux nerveux, qui se produisent par médiation électrique et par médiation chimique. À partir de celui-ci se forme par un degré d'organisation supplémentaire le niveau suivant que nous nommons cognitivo-représentationnel. Sur cette base très simple nous pouvons constituer un modèle simplifié de l'Homme qui nous servira  pour comprendre la psychopathologie humaine.

Le modèle considère quatre niveaux d'amplitude et de nature différentes. La terminologie que nous employons n'est pas bien fixée. Niveau signifie degré d'organisation et d'intégration et appareil fait référence (de manière très large) à ce qui dans un organisme vivant remplit une fonction. L'appareil  biosomatique qui regroupe l'ensemble des organes en les associant au mode d'organisation biologique de base. Puis nous individualisons le système nerveux central de l'Homme en l'associant à trois modes d'organisation : neurophysiologique (l’activité des neurones et  des cellules gliales, leurs modifications métaboliques), informationnel (le traitement des signaux dans les réseaux neuronaux) et enfin cognitivo-représentationnel (le système des composants représentationnels et des processus cognitifs dynamiques).

Les Interactions externes 

Si nous considérons chez l'Homme les niveaux d'organisation de complexité croissante qui le constituent, comment nommer les ensembles regroupant de manière indissociable un niveau d'organisation et une fonction ? Il n'existe aucun nom disponible. On peut tenter les termes de mode de fonctionnement ou encore de mode-appareil (mode de fonctionnent dédié à telle capacité).

On peut proposer un modèle simple en considérant que les relations qu'entretient l'individu avec son environnement (qui est pour l'Homme toujours complexe et multiple, à la fois concret, relationnel, social et symbolique) sont différentes selon les niveaux ou modes de fonctionnement mis en jeu. Pour un individu humain, on peut distinguer grossièrement quatre regroupements en mode/appareils qui donneront lieu à quatre types d'interactions avec l'environnement, que nous figurons sur le schéma ci-dessous  :

Type 1 : La connaissance de l'environnement qui passe par le cognitivo-représentationnel et produit en retour des conduites pratiques et de communication (pensée amenant à une action finalisée). Ceci nécessite un long apprentissage et dépend en grande partie de l'éducation et souvent demande l''intervention d'une pensée élaborée. 

Type  2 : La perception des indices et évènements divers qui interagissent directement au niveau neurobiologique mais impliquent un traitement de l'information et produisent des comportements (attitudes sociales, fuite devant un danger, stratégie de déplacement, etc ). Ceci demande un apprentissage, la mise en place de schèmes sensori-moteurs, et des aspects praxiques de la cognition. 

Type  3 : L'acquisition des stimulations qui produisent des réponses en passant par le niveau neurophysiologique (alimentation, réflexes, gestes automatiques). L'interaction se simplifie et est largement gouvernée par des schéma innés issus de l'évolution.  

Type  4 : L'effet des conditions naturelles qui en jouant sur le biosomatique donnent des réponses automatiques (modification du rythme cardio-vasculaire par exemple en fonction de la pression en oxygène). L'interaction est entièrement automatisée et correspond à l'adaptation au milieu naturel au sens de l'écosystème terrestre actuel. 

Ce modèle nous amène à considérer un Homme « en continuité », sans la traditionnelle coupure interne corps/esprit ni la coupure externe avec la nature qui l'environne. Les quatre niveaux considérés sont en continuité et en interaction les uns avec les autres.

 

 

homschema1

Les interactions internes

Il existe aussi, au sein de l'individu, des interactions figurées par les flèches verticales, qui indiquent les interactions entre le niveau représentationnel, neurobiologique et le reste du biosomatique (que nous considérons en bloc pour simplifier le raisonnement). Les interactions se font entre entités contiguës et en cascade de proche en proche.

Interactions de contiguïté

Entre le neurophysiologique et le cognitivo-représentationnel, il y a d’abord une dépendance du second qui émerge du premier et, d’autre part, une double interaction. Dans un sens, celui des systèmes intégratifs, le neurofonctionnel forge les contenus et processus cognitivo-représentationnels et dans l’autre sens, celui de l’effectuation, il y a une transcription du cognitif en mode neurophysiologique indispensable pour commander des actions.

Le neurophysiologique s'appuie sur neurologique (des réseaux neuronaux, des neuromédiateurs, des systèmes précablés). Il en constitue le fonctionnement, mais en même temps s’autonomise au sens où le traitement de l’information a ses propres règles. En mode descendant, il envoie des commandes qui empruntent nécessairement le système neurologique.

Enfin le neurologique et le biosomatique interagissent. Le système neurologique commande les systèmes moteurs et viscéraux. Ceci est trop connu pour être développé. Mais inversement, ce système nerveux est entièrement supporté par le biosomatique sans lequel il n'existerait pas. Le biosomatique l'informe de l'environnement en envoyant des signaux issus des divers appareils sensoriels et par voie endocrinienne.

Les actions en cascade

- Descendante : Il s'agit de l'action du cognitivo-représentationnel jusqu'au biosomatique qui est certaine et évidente puisqu’il faut passer par le biosomatique pour réaliser un acte quelconque commandé par une idée. Le neurofonctionnel et le neurologique agissent constamment sur les régulations du tonus musculaire et sur le système neurovégétatif ayant ainsi des actions viscérales.

- Ascendante : L'action du biosomatique jusqu'au cognitivo-représentationnel est plus obscure, mais on sait que, par voie montante, les dysfonctions biologiques d’origine purement somatiques provoquent des effets neurophysiologiques et cognitivo-représentationnels.

Cette silhouette sommaire de l'humain montre un individu placé dans un environnent (concret, relationnel, culturel et social) avec lequel il interagit. Elle est composée de niveaux en interactions les uns avec les autres, que nous sommes loin de connaître avec précision et si elle donne une idée générale de l'humain elle montre aussi notre ignorance. 

Le niveau biologique comprenant l’appareil neurologique au sein duquel l’organisation du cerveau joue un rôle particulier grâce à l’émergence d’une complexité spéciale, puis le niveau cognitif et représentationnel issu de la complexité cérébrale formant un niveau de complexité supplémentaire sont en constante interaction. Chacun de ces niveaux produit des effets observables et ayant des conséquences propres mais ils interagissent nécessairement entre eux. Le niveau cognitif et représentationnel pour produire des conduites finalisées complexes demande des actes qui mettent jeu les niveaux neurologique et biologique qui commandent les actions corporelles. Sans cette interaction rien ne se fait. Une mauvaise nouvelle intégrée au niveau cognitif engendre une suite de pensées affligeantes qui retentissent sur le neurobiologique en donnant une humeur dépressive avec de effets biologique : appétit coupé, inhibition motrice, etc. Quel que soit le domaine concerné l’interaction entre niveaux est constante.

3. Une anthropologie pluridimensionnelle

Un Homme interactif

Par ses besoins physiologiques, l’Homme interagit avec l’environnement terrestre qui lui est nécessaire pour vivre. Au plus simple, chaque individu respire l'air qui l'entoure, l'interaction consistant en  une absorption d’oxygène et un rejet de gaz carbonique. Dans ses relations pratiques avec l’environnement, l'Homme interagit avec les choses concrètes. Il se heurte aux contraintes concrètes, aux lois de physiques de base. C’est dans une interaction constante qu’il construit des capacités pratiques. Le concret rétroagit sur les comportements en indiquant par les échecs et réussites ceux qui sont adaptés et ceux qui sont inefficaces voire nocifs.

Les relations entre l'individu humain et son environnement (il vaudrait mieux dire ses environnements) sont des interactions en boucle, actives et rétroactives. Il faut aussi noter les évolutions temporelles, car toute personne a une histoire. Les boucles successives forment nécessairement une spirale déployée au fil du temps. Si on considère la vie d’un individu, les spirales emmêlées sont innombrables et forment un ensemble complexe dont il est impossible de rendre compte de manière exhaustive.
 
Venons-en maintenant au psychisme défini comme l'entité présente chez l'individu qui détermine ses conduites affectives et relationnelles. C'est une entité qui a d'abord été inventée par la psychanalyse et la psychopathologie pour expliquer les conduites humaines, sans que sa nature soit précisée. Freud est toujours resté flou à ce sujet et sa postérité a bataillé pour tirer le psychisme vers l'esprit ou vers le neurobiologique.

Le psychisme ne s'inscrit pas exactement dans l'un des niveaux tels qu'ils ont été vus ci-dessus. Il est à cheval sur plusieurs. Pour notre part, nous supposons que le psychisme est "mixte", à la fois cognitivo-représentationnel et neuro-fonctionnel. D'autant plus qu'il y a des interactions constantes et continues, parfois non départageables, entre les deux. En pratique, cela se traduit en psychopathologie par une double approche non-exclusive. (voir : Le psychisme humain).

L'assise des capacités humaines à penser, représenter et ordonner le monde est constituée par  le niveau cognitif et représentationnel. Pour plus de précisions, voir l'article :  L'émergence du niveau cognitivo-représentationnel

L'esquive de la métaphysique 

L’hypothèse ontologique de niveaux d’organisation autonomes évite les positions métaphysiques concernant les capacités intellectuelles humaines (soit leur surélévation transcendantale ou spirituelle, soit leur réduction matérialiste) et l'existence de la société. Le réductionnisme matérialiste, comme l’idéalisme, sont deux manières de nier l’existence du niveau cognitif et représentationnel et du niveau social, soit en les ramenant à des processus matériels, soit en les transcendant comme présence d'un Esprit.  Avec l'hypothèse des niveaux d'organisation, on évite l'affirmation métaphysique de l'Esprit ou de la Matière comme substances s'incarnant en l'Homme ou dans la société.

Nous pouvons maintenant reprendre et transformer l'argumentation que Gilbert Ryle développe dans son livre phare, La notion d'esprit. Si on change les termes corps et esprit qu'il utilise par niveau biologique et niveau cognitif tout en gardant son raisonnement, la conclusion à tirer sera alors bien différente de la sienne. Ainsi : « Puisque le corps humain est une unité complexe et organisée, l’esprit humain doit […] être une autre unité, également complexe et organisée » devient : le niveau biologique est complexe et organisé, le niveau cognitif est également complexe et organisé. Les deux sont à l’origine des conduites humaines. Il n’y a ni mystère ni fantôme immatériel. « De mon argumentation, il suivra également que l’idéalisme et le matérialisme sont des réponses à des questions mal posées » ( La notion d'esprit, p. 90.).

Nous souscrivons au propos de Gilbert Ryle, ajoutant qu'une ontologie de l’organisation n’a pas les inconvénients qu'il dénonce. Elle en a peut-être d'autres, mais elle est, au moins pour un temps, intéressante, car elle évite les impasses des ontologies modernes. Elle permet de rendre à l'Homme ce qui lui appartient et, par là, s'inscrit dans un récit de réappropriation humaniste. L'Homme pluridimensionnel est un Homme rendu à lui-même, car délivré du transcendantalisme comme du matérialisme. Le même raisonnement vaut pour le social. Les faits spécifiquement sociaux peuvent être attribués à quelque chose, à la réalisation de l'Esprit (Hegel) ou à la somme des actions individuelles. Mais, il est bien plus plausible qu'ils soient le fait de "collectifs" qui, une fois en place, interagissent entre eux et déterminent les conduites des personnes qui y participent. Notre ontologie permet d'attribuer au social une existence en tant que niveau d'organisation ayant une autonomie.

À juste titre, la modernité considère que l’Homme est un vivant, un être biologique et, à ce titre, il rentre dans le règne animal sous l’espèce Homo. Mais pas que ! De plus, l’Homme pense, se représente, imagine, invente, il est conscient de son existence, il agit selon des intentions. Il est du genre sapiens. D’où viennent ces capacités spécifiquement humaines ? Deux thèses s'affrontent. Soit il faut les attribuer à quelque chose comme l'Esprit soit à la substance matérielle. Ces deux points de vue opposés et leur affrontement sont caractéristiques de la modernité.

Il est possible d'esquiver les deux métaphysiques concurrentes, idéaliste et matérialiste, grâce à une vision pluraliste du réel. On peut, en effet, considérer le réel selon une pluralité de niveaux d’organisation/intégration que les connaissances empiriques explorent successivement. La machine de guerre réductionniste s'avère inutile, car il n’y a aucune nécessité à réduire les niveaux de complexité supérieurs. La pensée philosophique atomistique/analytique n’est adaptée ni à l’Homme ni à la société. Les éléments du réel les plus simples dans ces domaines (et probablement en général) sont toujours des ensembles complexes organisés, structurés.

La formation par émergence des niveaux d'organisation ne crée pas un réel stratifié, mais une imbrication complexe, car les niveaux sont internes les uns aux autres. Le niveau physique est présent partout, et, sous certaines conditions, se forment dans le monde les niveaux chimique, puis biochimique, puis biologique, puis cognitivo-représentationnel, puis social. Du point de vue épistémologique, il s'ensuit que les lois physiques ne sont pas remplacées par des lois biologiques ou autres. Elles continuent de s'appliquer à l'identique, mais d'autres lois doivent leur être ajoutées pour les compléter, car les modes d'organisation les plus complexes ne sont pas réductibles aux plus simples. Cette façon de penser permet d'envisager un nombre illimité de niveaux d’organisation/intégration en continuité les uns avec les autres.

Une anthropologie pourtant pas naturaliste

Appliquée à l’Homme, cette ontologie permet de concevoir comme source de ses conduites trois niveaux d’organisation : le niveau biologique, le niveau psychologique et le niveau social, sans qu’il y ait à les opposer. Ainsi, on peut concevoir l'Homme comme un être biologique doté de pensée et de capacités intellectuelles vivant dans un tissu social. Le clivage cartésien fondateur de la modernité disparaît sans qu’il soit besoin de faire prévaloir un matérialisme réducteur. En tant que niveau d'organisation à valeur ontologique, le niveau psycho-cognitif donne une assise et un centre de gravité aux diverses approches de type psychologique. Il en va de même pour le niveau sociologique qui donne un fondement aux diverses approches sociologiques.

Nous défendons l'idée d'un Homme existant au sein d'un Univers pluriel, dont trois modalités d'être, ou formes d'existence, le concernent plus particulièrement : le biologique, le cognitif et le social. Si on prétend l'étudier ce que font les sciences humaines et sociales, et si l'on veut proposer une anthropologie philosophique, il faut tenir compte de tous les niveaux qui le composent et n’en évincer aucun. Le réductionnisme n'est pas de mise dans les sciences humaines.

Notre anthropologie philosophique est évidemment bien loin des conceptions habituelles de l'Homme, que ce soit celle de l'idéalisme supposant un Homme spirituel extérieur à la nature, ou celle de la réduction matérialiste supposant un Homme-machine, ou même celle du naturalisme modéré de Daniel Andler (La silhouette de l'humain)

Une conception qui inclut l'Homme dans son environnement et le situe en interaction constante avec lui pourrait être dite naturaliste. Cependant, identifier le Monde avec la Nature au sens d'une entité métaphysique pose trop de problèmes. La nature est seulement la façon humaine de considérer l'environnement légué par l'évolution, c'est-à-dire les équilibres écologiques permettant la vie sur Terre. De même admettre une transition continue entre capacités cognitives et fonction neurophysiologique pourrait aussi être considéré comme naturaliste. Mais à côté de cela nous maintenons une différenciation qui est niée par les naturalistes au nom du matérialisme (voir l'article : Le paradigme réductionnisme appliqué aux sciences de l'Homme).

Il est impossible de souscrire à une métaphysique naturaliste et matérialiste qui s'oppose à concevoir une pluralité dans les formes d'existence présentes dans l'Univers et n'a de cesse que de réduire l'Homme à sa nature physique (physicalisme) ou biologique, afin de nier ce qui le différencie des autres espèces vivantes. La silhouette de l'humain que nous traçons n'est pas une silhouette naturaliste, elle est pluridimensionnelle et enchâssée dans un Univers lui aussi pluriel.

4. Une totale inclusion dans l'environnement

Chacun des niveaux considérés est bouclé avec l’environnement. Il n’y a pas d’individu isolé, clivé, solipsiste, c’est là une fiction sans fondement. Les individus humains sont traversés par leur environnement qu’ils façonnent en retour.

L’homme vit surtout dans un environnement humain. Autrement dit, les effets de pensée et de langage dont il est capable à titre individuel sont aussi ceux des autres. Il rencontre la pensée et le langage des autres qui vont contribuer à la sienne. Plus largement, c’est la culture et le savoir existant qu’il rencontre et auxquelles il contribue. Ceci dépasse l'individu et concerne l'espèce. Cet environnement social est fait d'interactions, de dépendances, des hiérarchies qui préexistent à l'individu qui lui-même  y contribue par ses actes. Une série de boucles interactives se constituent entre individus et société.

Le plus simple des actes finalisés dont le but est d’obtenir un résultat, tel celui de bouger la tête pour dire oui ou non, exige une action motrice qui vient en réaction à une conduite finalisée des personnes de l’entourage. Mais il demande d’avoir intégré la signification du mouvement selon sa direction qui et un code langagier et d'avoir compris la situation sociale et interprété le comportement des autres. Ces gestes du oui ou non dépendent de l’histoire ayant donné à la personne et la capacité de refus ou d’acceptation, de compréhension de la situation ou pas, etc.).

5. Le problème de l'écosystème terrestre

Nous utilisons le terme commun de nature ou d’environnement naturel avec réticence car la Nature est d'abord un fait de culture : une conception impliquant une manière d’habiter la Terre qui est en partie métaphysique. La Nature désigne une entité avec laquelle il s’agirait d’entretenir un rapport de fusion, de vénération, de respect, ou au contraire de domination, d’exploitation, de destruction, et souvent les deux à la fois. Nous préférons donc le terme plus neutre d'écosystème terrestre, ce qui permet de mieux préciser cette relation de porosité interactive Homme-Société-Écosystème : l'inclusion s'accompagne d'une inadéquation qui a provoqué une volonté de transformation.L'environnement dit naturel, vital et vivant des Hommes, est constitué par l'écosystème terrestre qui constitue un cas particulier et d'une importance cruciale car il lui permet aux humain de vivre. 

Au plus simple, les hommes ont besoin de trouver de l’air dans l'environnement. Une interaction évidente a lieu : la respiration. Elle aboutit à une absorption de l’oxygène et un rejet de gaz carbonique. De manière plus complexe, l'espèce humaine tout entière interagit pour trouver nourriture, abri et matières premières. Pour respirer, les humains dépendent des équilibres écologiques permettant la formation continue d'oxygène sur Terre.

L'espèce humaine est incluse et participe ontologiquement de son environnement terrestre, mais elle n'est pas une espèce animale spontanément adaptée à l'écosystème. C'est même exactement l'inverse : elle adapte l'écosystème à ses besoins. L'Homme seul ou en petit groupe survit difficilement dans l'écosystème naturel. Il a donc à partir du néolithique entrepris de le transformer. Cette transformation incessante pose des problèmes. 

La conception pluraliste et inclusive que nous proposons dément que l’Homme puisse se considérer comme extérieur et par conséquent « maître et possesseur de la nature ». Elle dément aussi qu’il soit un animal spontanément inclus et adapté à l'écosystème constituant son environnement immédiat. Elle nous amène à considérer l’Homme comme un vivant inclus dans l’Univers que ses capacités cognitives devaient rendre responsable de l’environnement terrestre dont dépend sa survie ; tout en constatant que ses pulsions de destruction, d’emprise et de puissance l’amènent à transformer l'écosystème existant. 

La conséquence pratique de cette vision de l'Homme concerne l'environnement terrestre, l'écosystème qui lui permet de vivre. Cet homme enchâssé dans l'Univers l'est évidemment dans l'ensemble des conditions "naturelles" existant sur Terre c'est-à-dire dans l'écosystème existant. 

L'ignorance relative jusqu'au XIXe siècle, puis le mépris au XXe et en ce début de XXIe siècles des équilibres dans l'écosystème planétaire permettant sa stabilité posent un problème. C'est évidemment une affaire collective. Les modifications viennent de l'espèce toute entière. Elles sont telles qu'on a pu parler d'anthropocène. Cette interaction massive vient de l'industrie dont le développement sans mesure est une affaire idéologique lié à des intérêts économiques et de puissance étatique.

Dans notre schéma des interactions Homme/Environnement si on considère le niveau cognitif cette fois-ci appliqué collectivement aux sociétés humaines, il s'agit de l'interaction cognitive partagée que l'on qualifiera de socioculturelle (à la fois religieuse idéologique scientifique et technique) avec l'environnement naturel constitué par l'écosystème terrestre:

connaissance ou pas de l'écosystème  → cognitif partagé (socioculture) → conduites finalisées

 

Il peut prendre plusieurs formes. On voit bien que la Nature aus sens de l'idée de Nature intervient comme un élément du cognitif qui partagé et devient partie prenante de la dynamique sociale impliquant des conduites finalisées sur l'écosystème pour le transformer de manière plus ou moins adaptée.  

Par exemple :

méconnaissance de l'écosystème →  Nature toute puissante et sans limite → conduites collectives d'exploitation maximale 

Plus généralement plusieurs cas de figure sont possibles: 

méconnaissance de l'écosystème →  socioculture et technique → conduites collectives finalisées inadaptées 

connaissance et déni de l'écosystème → socioculture et technique → conduite collectives finalisées nocives 

connaissance et responsabilité vis-à-vis de l'écosystème→ socioculture et technique → conduite collectives finalisées adaptées

 

 Ces relations sont bouclées sur elle mêmes car l'écosystème réagit et se transforme soit localement soit globalement.

Pour paraphraser Emmanuel Kant selon un vocabulaire actualisé, nous dirons que l'incohérence de ses dispositions « plonge l'Homme dans des tourments qui l'acculent avec ses semblables (par l'oppression de la tyrannie, la barbaries des guerres) à la misère » et « qu'il travaille autant qu'il en a la force à la destruction de sa propre espèce ». Il pourra y échapper à ce destin s'il sait et s'il a la volonté collective d'établir une relation finale (téléologique) de pérennité avec son écosystème terrestre (Critique de la faculté de juger, p. 241).    

Conclusion

Le problème de l'Homme à l’environnement ne peut être pensé sans une ontologie explicite. Or notre ontologie remet en question l'idée d'un environnement conçu comme extérieur et séparé de l'Homme. Elle met en évidence une continuité, une porosité et une constante interaction entre les deux. Elle dément l'opposition nature/culture, car l'environnement humain est d'abord social et culturel, si bien que le  problème des rapports collectifs à l’environnement naturel se pose alors comme relation entre socioculture et écosystème terrestre.

L'anthropologie philosophique qui se dégage de notre réflexion décrit un Homme constitué d'une pluralité de niveaux d'organisation, qui, de ce fait, il se trouve pleinement inclus dans l'Univers qui est lui-même pluriel. Cette pluralité concerne l'espèce toute entière et son organisation en sociétés qui interagit donc en continu à ces divers niveau avec l'environnement naturel terrestre. Autrement dit, l'affirmation selon laquelle l'Homme est inclus dans son environnement ne vient pas d'une pétition de principe, c'est une conséquence de notre anthropologie pluraliste.

« Nous sommes nous et nos relations dans l'Univers » écrit Alfred North Whitehead (Modes de pensée, p. 133). C'est un propos que nous faisons nôtre, Il est applicable à ce qui nous entoure sur Terre. L'Homme est inclus dans ce qui l'entoure. Le terme d'environnement doit donc être relativisé car ce qui entoure l'Homme est aussi en l'Homme. Environnement prend un sens relatif, eu égard à un certain degré de spécification des personnes et de l'espèce humaine, spécification leur donnant une identité qui les différencie au sein de l'écosystème terrestre.   

L’Homo, qualifié de sapiens, est ainsi bien nommé si par là on entend ses capacités de connaissance et d’action intelligente. Par contre, ses capacités cognitives ne le rendent ni sage, ni prudent, ni avisé, comme la traduction de sapiens le suggère. Son fonctionnement cognitif peut se faire selon une pensée imaginative irrationnelle qui lui sert à déguiser son existence et à nier sa position inclusive dans l'Univers. C'est particulièrement vrai au niveau philosophique et idéologique. L'Homme a développé des conceptions métaphysiques qui le situent à part de l'Univers et nient sa dépendance interactive vis-à-vis de ses divers environnements sociaux, culturels et naturels. Ce qui est inadapté et a des conséquences nuisibles. L'être humain est dans l'Univers et, sur la Terre où il vit, il est inclus dans la dynamique du vivant qui s'y est développée.

 

Bibliographie :


Andler D., La silhouette de l'humain, Paris, Gallimard, 2016.
Kant E., Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, 1968.

Morin E., Le paradigme perdu de la nature humaine, Paris, Seuil, 1973.
Whitehead A.N., Modes de pensée, Paris, Vrin, 2004.



L'auteur :

Juignet Patrick