Edgar Morin et la complexité
Patrick Juignet, Philosciences.com, 2010
Dés le premier tome de
La méthode,
paru en 1977, Edgar Morin introduit les idées d'ordre de désordre et de
complexité.
Ordre et désordre
Selon Edgar Morin, pour comprendre le monde, il
faut associer les principes antagonistes d’ordre et de désordre, en y
adjoignant celui d'organisation. Reprenant les idées de W. Weaver,
Morin
oppose la
complexité désorganisée et la complexité organisée. L'idée de
complexité désorganisée vient du deuxième principe de la
thermodynamique et à ses conséquences (entropie toujours croissante).
La complexité organisée, elle,
signifie que les systèmes sont eux-mêmes complexes, parce que leur
organisation suppose ou produit de la complexité. Il y aurait une
relation entre la complexité désorganisée et la complexité
organisée.
L'auto-organisation
Le mot d’auto-organisation a été utilisé dès la fin des années 50 par
des mathématiciens, des ingénieurs, des cybernéticiens, des
neurologues. La complexité, n’avait pas été perçue de manière nette en
biologie, et c’est un
biologiste français, Henri Atlan , qui a repris cette idée dans les
années 70. Enfin l'idée a resurgi dans les années 80-90 à Santa Fe
(Californie), présentée comme une idée nouvelle.
Edgar Morin nomme "auto-éco-organisation" le
fait que l’auto-organisation dépende de son environnement, car elle y
puise de l’énergie et de l’information. En effet, comme elle constitue
une organisation qui travaille à s’auto-entretenir, elle dégrade de
l’énergie par son travail, donc doit puiser de l’énergie dans son
environnement. (c'est ce qui est soutenu aussi par Von Bertalanffy).
Conséquence épistémologique de la complexité, les sciences doivent
devenir
pluridisciplinaires, voire transdisciplinaires. "Tôt ou tard, cela
arrivera en biologie, à partir du moment où s’y implantera l’idée
d’auto-organisation ; cela devrait arriver dans les Sciences humaines,
bien qu’elles soient extrêmement résistantes", dit Morin.
La complexité générale
Qu’est-ce que la complexité « généralisée » ? Pour Morin, ce
serait un paradigme qui imposerait de conjoindre un
principe de distinction et un principe de conjonction.
La complexité demande que l’on essaie de comprendre les relations entre
le tout et les parties. Mais, la connaissance des parties ne suffit pas
et la
connaissance du tout en tant que tout ne suffit pas ; on est donc amené
à faire un va et vient en boucle pour réunir la connaissance du tout et
celle des parties. Ainsi, au principe de réduction, on substitue un
principe qui conçoit la relation d’implication mutuelle tout-parties.
"Au principe de la disjonction, de la séparation (entre les objets,
entre les disciplines, entre les notions, entre le sujet et l’objet de
la connaissance), on devrait substituer un principe qui maintienne la
distinction, mais qui essaie d’établir la relation".
"Au principe du déterminisme généralisé, on devrait substituer un
principe qui conçoit une relation entre l’ordre, le désordre et
l’organisation. Étant bien entendu que l’ordre ne signifie pas
seulement les lois, mais aussi les stabilités, les régularités, les
cycles organisateurs, et que le désordre n’est pas seulement la
dispersion, la désintégration, ce peut être aussi le tamponnement, les
collisions, les irrégularités".
Pour Morin, nous avons appris par notre éducation à séparer et notre
aptitude à
relier est sous-développée. Connaître étant à la fois séparer et
relier, nous devons maintenant faire un effort pour lier, relier,
conjuguer, car ceci est nécessaire dans tous les domaines.
Notre avis
Si
nous partageons un grand nombre d'idées avancée par Edgar Morin, nous
somme réticent par rapport à son style.
Par exemple, Edgar Morin déplore que certains rejettent la
complexité
générale. Selon lui, ils la
rejettent parce qu’ils n’ont "pas fait la révolution épistémologique et
paradigmatique à laquelle oblige la complexité". Mais, dans le
développement du thème de la complexité générale, il y a un passage de
la philosophie à l'idéologie. En effet, on ne peut pas savoir si "...
la
complexité généralisée concerne tous ces champs, elle
concerne notre connaissance en tant qu’être humain, individu, personne,
et citoyen". Formulé ainsi, le thème devient un mot d'ordre. Pour
notre part nous considérons qu'il s'agit d'une extension idéologique.
Elle n'est pas la seule car on sent chez Morin la volonté de forger une
idéologie.
Pour notre part, nous ne souscrivons à aucune idéologie car l'idéologie
simplifie,
généralise et biaise la connaissance pour en faire une utilisation
sociale. Même si c'est dans un but éthiquement
satisfaisant, comme c'est le cas avec Edgar Morin, le procédé est
incompatible avec l'idéal de philosophie
des sciences que nous soutenons.
Il se peut que la problématique de la
complexité devienne à la mode et envahisse tous nos horizons, mais,
dans
ce cas, elle sera si générale qu'elle n'aura plus beaucoup d'intérêt et
deviendra
probablement comme les autres idéologies, une couverture pour masquer
ce qui est fait concrètement. Pour nous la complexité est un concept
scientifique et philosophique qui ne pourra être utilisé correctement
que s'il le reste.
Bibliographie
Morin E.,
La méthode 1, La nature de la nature, Paris, Le
Seuil, 1977.
Morin E.,
La méthode 4, Les idées , Paris, Le Seuil, 1991.
Morin E.,
La Méthode 5, Humanité de l’humanité, , Paris,
Le Seuil, 1995.
Webographie
Morin E., "Complexité restreinte et complexité générale",
Colloque Cerisy 2005,
sur le site http://www.mcxapc.org/docs/conseilscient/1003morin.pdf